Auteur(s) : FEDERATION LUTHERIENNE MONDIALE ; CONSEIL PONTIFICAL POUR L'UNITE DES CHRETIENS
Déclaration commune à propos de la Doctrine de la Justification 1997 (proposition finale)
Préambule
(1) La doctrine de la justification était centrale pour la Réforme luthérienne du XVIe siècle. Elle était considérée comme "le premier article, l'article capital" 1 à la fois "guide et juge pour tous les autres domaines de la doctrine chrétienne" 2. On y défendait et affirmait l'acception réformatrice et la valeur particulière de la doctrine de la justification face à la théologie et à l'Eglise catholiques-romaines de l'époque qui, de leur côté, affirmaient et défendaient une doctrine de la justification aux accents différents. Du côté de la Réforme, on considérait cette question comme étant le point de cristallisation de toutes les polémiques. Les confessions de foi luthériennes3 et le Concile de Trente de l'Eglise catholique-romaine ont prononcé des condamnations doctrinales qui restent en vigueur aujourd'hui et dont les conséquences sont séparatrices d'Eglises.
(2) Pour la tradition luthérienne, la doctrine de la justification a gardé cette fonction particulière. C'est pour cela qu'une place importante lui revint dès le début du dialogue officiel luthéro/catholique. (3) On se référera avant tout aux rapports "L'Evangile et l'Eglise" (1972)4 et "Eglise et Justification" (1994)5 de la Commission internationale catholique/luthérienne, au rapport "La justification par la foi" (1983)6 du dialogue luthéro/catholique aux USA et à l'étude "Les anathèmes du XVIe siècle, sont-ils encore actuels ?" (1986 pour la version allemande)7 du groupe de travail oecuménique des theologiens protestants et catholiques en Allemagne. Certains de ces rapports de dialogue ont connu une réception officielle. Un exemple important est la réception des conclusions de l'étude sur les anathèmes du XVIe siècle. L'Eglise évangélique luthérienne unie allemande a, avec d'autres Eglises protestantes allemandes, rédigé une prise de position à laquelle a été conférée la plus grande reconnaissance ecclésiale possible (1994)8.
(4) Tous ces rapports de dialogue et les prises de position qui s'y réfèrent, montrent une orientation et un jugement largement communs dans l'exposé de la doctrine de la justification. Le temps est mûr pour un bilan et une récapitulation des résultats des dialogues à propos de la justification, de telle manière que nos Eglises soient informées avec précision et concision des conclusions de ce dialogue et qu'elles soient en mesure de prendre position de manière autorisée.
(5) Telle est l'intention de la présente déclaration commune. Elle veut montrer que désormais, sur la base de ce dialogue, les Eglises luthériennes signataires et l'Eglise catholique romaine9 sont en mesure de défendre une compréhension commune de notre justification par la grâce de Dieu au moyen de la foi en Christ. Cette déclaration ne contient pas tout ce qui est enseigné dans chacune des Eglises à propos de la justification; elle exprime cependant un consensus sur des vérités fondamentales de la doctrine de la justification et montre que des développements qui demeurent différents ne sont plus susceptibles de provoquer des condamnations doctrinales.
(6) Notre déclaration n'est pas une présentation nouvelle et autonome qui s'ajouterait aux rapports des dialogues et aux documents précédents, elle ne veut en rien les remplacer. Elle se réfère, comme le montre l'annexe sur ses sources, à ces textes et à leur argumentation.
(7) Tout comme les dialogues, cette déclaration commune est portée par la conviction que le dépassement des condamnations et des questions jusqu'alors controversées ne signifie pas que les séparations et les condamnations soient prises à la légère ou que le passé de chacune de nos traditions ecclésiales soit désavoué. Elle est cependant portée par la conviction que de nouvelles appréciations adviennent dans l'histoire de nos Eglises et y génèrent des évolutions qui non seulement permettent mais exigent que les questions séparatrices et les condamnations soient vérifiées et réexaminées sous un angle nouveau.
1. Le message biblique de la justification
(8) Notre manière commune de nous mettre à l'écoute de la Parole de Dieu dans l'Ecriture Sainte a conduit à ces appréciations nouvelles. Nous écoutons ensemble l'Evangile qui nous dit que "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son fils, son unique. pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle" (Jn 3.16). Cette bonne nouvelle est présentée dans l'Ecriture Sainte de diverses manières. Dans l'Ancien Testament nous entendons la parole de Dieu qui nous parle du péché humain (Ps 51, 1-5: Dn 9,5s.; Qo 8,9s.; Esd 9,6s.), de la désobéissance humaine (Gn 3,1-19 ; Ne 9, 16s.26) et de la justice (Es 46,13; 51,5-8; 56,1 ; [cf. 53,11]; Jr 9,24) et du jugement de Dieu (Qo 12,14; Ps 9,5s.; 76,7-9).
9) Dans le Nouveau Testament, Matthieu (5,10; 6,33; 21,32), Jean (16,8-11,l'épître aux Hébreux (5,13; 10.37s.) et l'épître de Jacques (2,14-26) n'abordent pas de la même manière les thèmes "justice" et "justification"10. Même les différentes épîtres pauliniennes évoquent le don du salut de diverses manières: comme "libération en vue de la liberté" (Ga 5,1-13; cf. Rm 6,7), comme "réconciliation avec Dieu" (2 Co 5.18-21;cf. Rm 5,11), comme "paix avec Dieu" (Rm 5,1), comme "nouvelle création" (2 Co 5,17), comme "vie pour Dieu en Christ Jésus" (Rm 6,11.23), ou comme "sanctification en Christ Jésus" (cf. 1 Co 1,2; 1,30; 2 Co 1,1). Parmi ces descriptions, une place particulière revient à celle de la "justification" du pécheur par la grâce de Dieu par le moyen de la foi (Rm 3,23-25) qui a été plus particulièrement mise en avant à l'époque de la Réforme.
(10) Paul décrit l'Evangile comme puissance de Dieu en vue du salut de la personne humaine tombée sous le pouvoir du péché: comme message qui proclame "que la justice de Dieu est révélée par la foi et pour la foi" (Rm 1,16s.) et qui offre la "justification" (Rm 3,21-31). Il proclame Christ comme étant "notre justice" (1 Co 1,30) en appliquant au Seigneur ressuscité ce que Jérémie avait annoncé à propos de Dieu lui-même (Jr 23,6). Toutes les dimensions de son oeuvre salvatrice ont leur racine dans la mort et la résurrection du Christ car il est "notre Seigneur livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification" (Rm 4,25). Tous les êtres humains ont besoin de la justice de Dieu car "tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu" (Rm 3,23; cf. Rm 1,18-3,20; 11,32; Ga 3,22). Dans l'épître aux Galates (3,6) et dans celle aux Romains (4,3-9), Paul comprend la foi d'Abraham (Gn 15,6) comme foi en ce Dieu qui justifie le pécheur (Rm 4,5). Il fait appel au témoignage de l'Ancien Testament pour souligner son Evangile proclamant que la justice est conférée à tous ceux qui, comme Abraham, placent leur confiance en la promesse de Dieu. "Le juste vivra par la foi" (Ha 2,4; cf. Ga 3,11; Rm 1,17). Dans les épîtres pauliniennes la justice de Dieu est également puissance de Dieu pour chaque croyant (Rm 1,16s.). En Christ il la laisse être notre justice (2 Co 5,21). La justification nous est conférée par Christ Jésus "que Dieu a destiné à servir d'expiation par son sang par le moyen de la foi" (Rm 3,25; cf. 3,21-28). "C'est par lagrâce en effet, que vous êtes sauvés,par le moyen de la foi; vous n'y êtes pour rien;c'est le don de Dieu" (Ep 2,8s.).
(11) La justification est pardon des péchés (Rm 3,23-25; Ac 13,39; Lc 18.14), libération du pouvoir de domination du péché et de la mort (Rm 5,12-21) et de la malédiction de la loi (Ga 3,10-14). Elle est accueil dans la communion avec Dieu, déjà maintenant, puis en plénitude dans le règne à venir (Rm 5,1 s.). Elle unit à Christ et à sa mort et sa résurrection (Rm 6,5). Elle advient par le don du Saint-Esprit dans le baptême en tant qu'incorporation dans l'unique corps (Rm 8,1s.9s.; 1 Co 12,12s.). Tout cela vient de Dieu seul, à cause du Christ, par la grâce par le moyen de la foi en "l'Evangile du fils de Dieu" (Rm 1,1-3).
(12) Les justifiés vivent de la foi qui naît de la parole du Christ (Rm 10,17) et qui agit dans l'amour (Ga 5,6), lui-même fruit de l'Esprit (Ga 5,22s.). Mais vu que des puissances et des convoitises extérieures et intérieures continuent à tenter les croyants (Rm 8,35-39; Ga 5,16-21) et que ceux-ci tombent dans le péché (1 Jn 1,8.10), il faut que les croyants réentendent régulièrement les promesses de Dieu, confessent leurs péchés ( 1 Jn 1,9), participent au corps et au sang du Christ et soient exhortés à vivre conformément à la volonté de Dieu. C'est la raison pour laquelle l'apôtre dit aux justifiés: "Avec crainte et tremblement mettez en oeuvre votre salut, car c'est Dieu qui fait en vous et le vouloir et le faire selon son dessein bienveillant" (Ph 2,12s.). Mais la bonne nouvelle demeure: "Il n'y a donc maintenant plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus Christ" (Rm 8,1) et en qui Christ vit (Ga 2,20). Par l'oeuvre juste du Christ, il y aura "pour tous les hommes la justification qui donne la vie" (Rm 5,18).
2. La doctrine de la justification comme problème œcuménique
(13) Les interprétations et applications contradictoires du message biblique de la justification ont été au XVIe siècle une raison principale de la division de l'Eglise occidentale; les condamnations doctrinales en témoignent. De ce fait, une compréhension commune de la justification est fondamentale et indispensable pour surmonter la division des Eglises. La réception des données des sciences bibliques, de l'histoire de la théologie et de l'histoire des dogmes a permis de parvenir, dans le dialogue oecuménique depuis Vatican II, à un rapprochement significatif à propos de la doctrine de la justification. Ce rapprochement permet de formuler dans cette déclaration commune un consensus sur des vérités fondamentales de la doctrine de la justification à la lumière duquel les condamnations doctrinales correspondantes du XVIe siècle ne concernent plus aujourd'hui le partenaire.
3. La compréhension commune de la justification
(14) L'écoute commune de la bonne nouvelle proclamée dans l'Ecriture Sainte ainsi que les dialogues théologiques de ces dernières années entre les Eglises luthériennes et l'Eglise catholique-romaine ont conduit à une approche commune de la conception de la justification. Il y a consensus dans les vérités fondamentales; les différences dans les développements de certains points particuliers sont compatibles avec ce consensus.
(15) Notre foi commune proclame que la justification est l'oeuvre du Dieu trinitaire. Le Père a envoyé son Fils dans le monde en vue du salut du pécheur. L'incarnation, la mort et la résurrection de Christ sont le fondement et le préalable de la justification. De ce fait, justification signifie que Christ lui-même est notre justice, nous participons à cette justice par l'Esprit Saint et selon la volonté du Père. Nous confessons ensemble: C'est seulement par la grâce par le moyen de la foi en l'action salvifique du Christ, et non sur la base de notre mérite que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons l'Esprit Saint qui renouvelle nos coeurs, nous habilite et nous appelle à accomplir des oeuvres bonnes11.
(16) Tous les êtres humains sont appelés par Dieu au salut en Christ. Nous sommes justifiés en lui seul lorsque nous recevons ce salut dans la foi. La foi elle-même est don de Dieu par le Saint-Esprit qui agit dans la communauté des croyants par la parole et les sacrements et conduit les croyants vers ce renouvellement de la vie que Dieu parachève dans la vie éternelle.
(17) Ensemble nous sommes convaincus que le message de la justification nous renvoie d'une manière particulière au centre du témoignage néotestamentaire de l'agir salvateur de Dieu en Christ: Il nous dit que, pécheurs, nous ne devons notre vie nouvelle qu'à la miséricorde de Dieu qui nous pardonne et fait toute chose nouvelle, une miséricorde que nous ne pouvons que nous laisser offrir et recevoir dans la foi et que nous ne pouvons jamais mériter sous quelque forme que ce soit.
(18) Pour ces raisons, la doctrine de la justification, qui reprend et développe ce message, n'est pas seulement une partie de l'enseignement chrétien. Elle se situe dans un lien essentiel à toutes les vérités de la foi qui doivent être considérées dans leur interdépendance interne. Elle est un critère indispensable qui renvoie sans cesse l'ensemble de la doctrine et de la pratique des Eglises à Christ. Lorsque les luthériens insistent sur la signification particulière de ce critère, ils ne nient pas l'interrelation et le sens de toutes les vérités de la foi. Lorsque les catholiques se savent redevables de plusieurs critères, ils ne nient pas la fonction spécifique du message de la justification. Ensemble, luthériens et catholiques ont pour but de confesser partout le Christ, de placer en lui seul leur confiance car il est le seul médiateur (1 Tm 2,5s.) par lequel Dieu se donne lui-même dans l'Esprit Saint et offre ses dons renouvelants [cf. les sources pour chap. 3].
4. Le développement de la compréhension commune de la justification
4. 1. L'incapacité et le péché de la personne humaine face à la justification
(19) Nous confessons ensemble que la personne humaine est pour son salut entièrement dépendant de la grâce salvatrice de Dieu. La liberté qui est la sienne face aux personnes et aux choses en ce monde n'est pas une liberté en vue de son salut. Ceci signifie: en tant que pécheur il est placé sous le jugement de Dieu et incapable de se tourner de lui-même vers Dieu en vue du salut, voire de mériter sa justification devant Dieu ou d'atteindre son salut par ses propres forces. La justification est opérée par la grâce seule. Parce que les catholiques et les luthériens confessent cela ensemble. on peut dire que:
(20) Lorsque les catholiques affirment que, lors de la préparation en vue de la justification et de son acceptation, la personne humaine "coopère" par son approbation à l'agir justifiant de Dieu, ils considèrent pareille approbation personnelle comme étant un effet de la grâce et non une oeuvre résultant des forces propres de l'humain.
(21 ) Dans la compréhension luthérienne, la personne humaine est incapable de coopérer à son salut car elle s'oppose en tant que pécheur d'une manière active à Dieu et à son agir salvateur. Les luthériens ne nient pas que la personne humaine puisse refuser l'action de la grâce. Lorsqu'ils affirment quelle ne peut que recevoir la justification (mere passive), ils nient par là toute possibilité d'une contribution propre de la personne humaine à sa justification mais non sa pleine participation personnelle dans la foi, elle-même opérée par la parole de Dieu (cf. les sources pour le chap. 4.1.).
4.2 La justification pardonne les péchés et rend juste
(22) Nous confessons ensemble que, par la grâce, Dieu pardonne son péché à la personne humaine et que simultanément il la libère en sa vie du pouvoir asservissant du péché en lui offrant la vie nouvelle en Christ. Lorsque la personne humaine a part au Christ dans la foi, Dieu ne lui impute pas son péché et opère en elle, par l'Esprit Saint, un amour agissant. Ces deux aspects de l'agir salvateur de Dieu ne doivent pas être séparés. Le pardon des péchés et la présence sanctifiante de Dieu sont intrinsèquement liés par le fait que la personne humaine est, dans la foi, unie au Christ qui, dans sa personne, est notre justice (1 Co 1,30). Parce que les catholiques et les luthériens confessent cela ensemble, on peut dire que:
(23) Lorsque les luthériens insistent sur le fait que la justice du Christ est notre justice, ils veulent avant tout affirmer que par la déclaration du pardon le pécheur reçoit la justice devant Dieu en Christ et que sa vie n'est renouvelée qu'en relation au Christ. Lorsqu'ils disent que la grâce de Dieu est amour pardonnant ("faveur de Dieu" 12), ils ne nient pas la régénération de la vie des chrétiens mais veulent affirmer que la justification demeure libre de toute coopération humaine et ne dépend pas non plus des conséquences régénératrices de la grâce en la personne humaine.
(24) Lorsque les catholiques affirment que le renouvellement de l'être intérieur est offert au croyant par la réception de la grâce13, ils veulent insister sur le fait que la grâce pardonnante de Dieu est toujours liée au don d'une vie nouvelle qui par l'Esprit Saint s'exprime dans un amour agissant: ce disant, ils ne nient pas que le don divin de la grâce demeure, dans la justification, indépendant de la coopération humaine (cf. sources pour le chapitre 4.2.).
4. 3 Justification par la grâce par le moyen de la foi
(25) Nous confessons ensemble que le pécheur est justifié au moyen de la foi en l'oeuvre salvatrice de Dieu en Christ; ce salut lui est offert par l'Esprit Saint dans le baptême en tant que fondement de toute sa vie chrétienne. Dans la foi justifiante, la personne humaine place sa confiance en la promesse miséricordieuse de Dieu, une confiance qui inclut l'espérance placée en Dieu et l'amour. Cette foi est active dans l'amour; c'est pour cela que le chrétien ne peut et ne doit pas demeurer sans oeuvres. Mais tout ce qui dans la personne humaine précède et suit le don libre de la foi, n'est pas la cause de la justification et ne la mérite pas.
(26) Selon la compréhension luthérienne, Dieu justifie le pécheur par la foi seule (sola fide). Dans la foi, la personne humaine place toute sa confiance en son créateur et sauveur et est ainsi en communion avec lui. Dieu lui-même provoque cette foi en créant pareille confiance par sa parole créatrice. Parce qu'il est nouvelle création, cet acte divin concerne toutes les dimensions de la personne et conduit cette dernière à une vie dans l'espérance et dans l'amour. Ainsi l'enseignement de "la justification par la foi seule" distingue mais ne sépare pas la justification et le renouvellement de la vie qui est une conséquence nécessaire de la justification et sans laquelle il ne saurait y avoir de foi. Il s'agit d'insister sur le fondement qui entraîne pareille régénération. Le renouvellement de la vie naît de l'amour de Dieu offert à la personne humaine dans la justification. Justification et régénération sont liées par le Christ présent dans la foi.
(27) La compréhension catholique insiste, elle aussi, sur le caractère fondamental de la foi dans la justification; sans elle il ne saurait y avoir de justification. Auditrice de la parole et croyante, la personne humaine est justifiée par son baptême. La justification du pécheur est pardon des péchés et réalisation de la justice par la grâce justifiante qui fait de nous des enfants de Dieu. Dans la justification, les justifiés reçoivent du Christ la foi, l'espérance et l'amour et sont ainsi reçus dans la communion avec lui14. Cette nouvelle relation personnelle à Dieu est exclusivement fondée dans la miséricorde de Dieu et demeure toujours dépendante de l'oeuvre créatrice et salvatrice du Dieu miséricordieux qui est fidèle à lui-même et en qui la personne humaine peut, pour cette raison, placer sa confiance. Il en résulte que la grâce justifiante ne devient jamais une possession de la personne dont cette dernière pourrait se réclamer face à Dieu. Si la compréhension catholique insiste sur le renouvellement de la vie par la grâce justifiante, ce renouvellement dans la foi, l'amour et l'espérance est toujours dépendant de la gratuité de la grâce de Dieu sans produire une contribution à la justification dont nous pourrions nous enorgueillir devant Dieu (Rm 3,27) (cf. sources pour le chapitre 4.3.).
4.4. L'être pécheur du justifié
(28) Nous confessons ensemble que dans le baptême le Saint Esprit unit la personne humaine à Christ, la justifie et la renouvelle effectivement. Malgré cela, le justifié demeure sa vie durant et constamment dépendant de la grâce de Dieu qui le justifie sans conditions. Il n'est pas soustrait au pouvoir toujours encore affluant et à l'emprise du péché (cf. Rm 6,12-14), il n'est pas dispensé de combattre perpétuellement la convoitise égoïste du vieil homme qui provoque l'aversion envers Dieu (cf. Ga 5,16; Rm 7,7.10). Même le justifié doit quotidiennement implorer le pardon de Dieu comme dans le Notre-Père (Mt 6. 12; 1 Jn 1,9). Il est constamment appelé à la conversion et à la repentance, et le pardon lui est toujours à nouveau accordé.
(29) Les luthériens veulent exprimer cela lorsqu'ils disent que le croyant est "à la fois juste et pécheur": Il est entièrement juste car Dieu lui pardonne son péché par la parole et le sacrement, et lui accorde la justice du Christ qui dans la foi devient la sienne et fait de lui, en Christ et devant Dieu, une personne juste. Face à lui-même cependant il reconnaît par la loi qu'il demeure aussi totalement pécheur, que le péché habite encore en lui (1 Jn1,8; Rm 7,17.20) car il ne cesse de placer sa confiance dans de faux dieux et n'aime pas Dieu avec cet amour sans partage que Dieu, son créateur, exige de lui (Dt 6,5; Mt 22,36-40 par.). Cette aversion envers Dieu est en tant que telle véritablement péché. Cependant, par le mérite du Christ, le pouvoir aliénant du péché est brisé: le péché n'est plus péché "dominant" le chrétien car il est "dominé" par Christ auquel le justifié est lié par la foi; ainsi, tant qu'il vit sur terre, le chrétien peut, du moins partiellement, mener une vie en justice. Malgré le péché, le chrétien n'est plus séparé de Dieu car, né de nouveau par le baptême et le Saint Esprit, il reçoit le pardon de son péché par le retour quotidien à son baptême; ainsi son péché ne le condamne plus et n'entraîne plus sa mort éternelle15. Lorsque les luthériens affirment que le justifié est aussi pécheur et que son opposition à Dieu est véritablement péché, ils ne nient pas que, malgré le péché, le justifié n'est plus, en Christ, séparé de Dieu et que son péché est un péché dominé. En cela ils s'accordent avec le partenaire catholique-romain malgré les différences dans la compréhension du péché du justifié.
(30) Les catholiques pensent que la grâce de Jésus Christ conférée dans le baptême extirpe tout ce qui est "vraiment" péché, tout ce qui est "condamnable" (Rm 8,1)16. Ils affirment cependant qu'une tendance venant du péché et poussant au péché (concupiscence) subsiste en la personne humaine. Etant donné que selon la conviction catholique un élément personnel est requis pour qu’il y ait péché humain, ils considèrent que l'absence de cet élément ne permet plus d'appeler péché au sens propre du terme la tendance opposée à Dieu. Ils ne veulent pas par là nier le fait que cette tendance ne corresponde pas au plan initial de Dieu envers l'humain, ni qu'elle est objectivement aversion envers Dieu et l'objet d'un combat perpétuel; reconnaissants pour le salut par Christ, ils veulent mettre en évidence que cette tendance opposée à Dieu ne mérite pas la punition de la mort éternelle17 et qu'elle ne sépare plus le justifié de Dieu. Si malgré cela le justifié se sépare volontairement de Dieu, une observation renouvelée des commandements est insuffisante, le justifié doit alors recevoir dans le sacrement de la réconciliation le pardon et la paix au moyen de la parole du pardon qui lui est accordée sur la base de l'oeuvre salvatrice de Dieu en Christ (cf. sources pour le chapitre 4.4.).
4. 5 Loi et Evangile
(31 ) Nous confessons ensemble que la personne humaine est justifiée par la foi en l'Evangile "indépendamment des oeuvres de la loi" (Rm 3,28). Le Christ a accompli la loi et l'a dépassée en tant que chemin du salut par sa mort et sa résurrection. Nous confessons aussi que les commandements de Dieu gardent leur validité pour les justifiés et que Christ exprime par sa parole et sa vie la volonté de Dieu qui demeure aussi pour le justifié l'orientation de son action.
(32) Les luthériens rendent attentif au fait que la distinction et la bonne articulation de la loi et de l'Evangile sont essentielles pour la compréhension de la justification. Dans son usage théologique, la loi est exigence et accusation qui s'adresse sa vie durant à toute personne et aussi au chrétien dans la mesure où il est pécheur, en découvrant son péché afin qu'il puisse dans la foi en l'Evangile, se tourner pleinement vers la miséricorde de Dieu en Christ qui seule justifie.
(33) La loi étant, en tant que chemin du salut, accomplie et dépassée par l'Evangile, les catholiques peuvent dire que Christ n'est pas un nouveau législateur comparable à Moïse. Lorsque les catholiques affirment que le justifié doit respecter les commandements de Dieu, ils ne nient pas que la grâce de la vie éternelle est miséricordieusement promise aux enfants de Dieu par Jésus-Christ18 (cf. sources pour le chapitre 4.5.).
4. 6 La certitude du salut
(34) Nous confessons ensemble que les croyants peuvent compter sur la miséricorde et les promesses de Dieu. Même au regard de leurs propres faiblesses et de menaces multiples mettant en péril leur foi, ils peuvent, grâce à la mort et à la résurrection du Christ, se fonder sur l'efficace déclaration de la grâce de Dieu dans la parole et le sacrement et avoir ainsi la certitude de cette grâce.
(35) Les réformateurs ont particulièrement souligné le fait que. dans l'épreuve, le croyant ne doit pas regarder vers lui-même mais, dans la foi, regarder vers Christ et ne se confier qu'en lui seul. Dans la confiance en la promesse de Dieu, il a la certitude de son salut, sans que cette certitude ne devienne, lorsqu'il ne regarde que vers lui-même, une garantie.
(36) Les catholiques peuvent partager le souci des réformateurs qui consiste à fonder la foi sur la réalité objective des promesses du Christ, de faire abstraction de l'expérience personnelle et de ne faire confiance qu'à la promesse du Christ (cf. Mt 16,19; 18,18).Avec le Concile Vatican II les catholiques affirment: Croire signifie se confier pleinement à Dieu19, qui libère de l'obscurité du péché et de la mort et éveille à la vie éternelle20. Ainsi on ne peut pas croire en Dieu et en même temps douter de la fiabilité de sa promesse. Personne ne saurait douter de la miséricorde de Dieu et du mérite du Christ. Mais chacun doit garder le souci de son salut lorsqu'il regarde ses propres faiblesses et déficiences. Tout en sachant son propre échec, le croyant doit être certain que Dieu veut son salut (cf. sources chapitre 4.6.).
4. 7. Les bonnes oeuvres du justifié
(37) Nous confessons ensemble que les bonnes oeuvres - une vie chrétienne dans la foi,l'espérance et l'amour - sont les conséquences et les fruits de la justification. Lorsque le justifié vit en Christ et agit dans la grâce reçue, il porte, conformément au langage biblique, de bons fruits. Cette conséquence de la justification est pour le chrétien, dansla mesure où il lutte perpétuellement contre le péché, un engagement qu'il doit réaliser; c'est la raison pour laquelle Jésus et les écrits apostoliques exhortent les chrétiens à accomplir des oeuvres d'amour.
(38) Selon la conception catholique, les bonnes oeuvres qui sont réalisées par la grâce et I'action du Saint Esprit contribuent à une croissance dans la grâce afin que la justice reçue de Dieu soit préservée et la communion avec Christ approfondie. Lorsque les catholiques maintiennent le "caractère méritoire" des bonnes oeuvres, ils veulent dire que, selon le message biblique, un salaire céleste est promis à ces oeuvres. Ils veulent souligner la responsabilité de la personne pour son oeuvre. Ils ne contestent pas pour autant que les bonnes oeuvres sont un don et encore moins que la justification reste une grâce imméritée.
(39) Les luthériens partagent eux aussi l'idée d'une préservation de la grâce et d'une croissance dans la grâce et la foi. Mais ils soulignent que la justice du croyant en tant qu'acceptation par Dieu et participation à la justice du Christ est toujours parfaite tout en affirmant que ses conséquences peuvent croître tout au long de la vie chrétienne. Lorsqu'ils comprennent les bonnes oeuvres comme étant les "fruits" et les "signes" de la justification et non des "mérites" propres, ils comprennent. conformément au Nouveau Testament, la vie éternelle comme "salaire" non-mérité dans le sens de l'accomplissement de la promesse de Dieu faite aux croyants (cf. sources pour le chapitre 4.7).
5. La signification et la portée du consensus obtenu
(40) La compréhension de la doctrine de la justification proposée dans cette déclaration montre qu'il existe entre les luthériens et les catholiques un consensus dans les vérités fondamentales de la doctrine de la justification. Les différences qui subsistent dans le langage, les formes théologiques et les accentuations particulières dans la compréhension de la justification et qui sont décrites dans les paragraphes 18 à 39 de cette déclaration, sont portées par ce consensus. Les développements luthériens et catholiques de la foi en la justification sont, dans leurs différences, ouverts les uns aux autres et ne remettent plus en cause le consensus dans les vérités fondamentales.
(41) De ce fait, les condamnations réciproques du XVIe siècle liées à la doctrine de la justification apparaissent dans une lumière nouvelle: L'enseignement des Eglises luthériennes présenté dans cette déclaration n'est plus concerné par les condamnations du Concile de Trente. Les condamnations des confessions de foi luthériennes (écrits symboliques) ne concernent plus l'enseignement de l'Eglise catholique-romaine présenté dans cette déclaration.
(42) Cela n'enlève rien au sérieux des condamnations doctrinales liées à la doctrine de la justification. Certaines n'étaient pas simplement sans objet; elles conservent pour nous "leur valeur d'avertissements salutaires" dont nous avons à tenir compte dans l'enseignement et la pratique21.
(43) Notre consensus dans les vérités fondamentales de la doctrine de la justification doit avoir des conséquences et faire ses preuves dans la vie et l'enseignement des Eglises. A ce niveau là, certaines questions d'importance diverse demeurent et exigent une clarification complémentaire: elles concernent entre autre le rapport entre parole de Dieu et enseignement de l'Eglise ainsi que la doctrine de l'Eglise, de l'autorité en son sein, de son unité, du ministère et des sacrements et enfin le rapport entre justification et éthique sociale. Nous sommes convaincus que la compréhension commune à laquelle nous sommes parvenus constitue un fondement solide qui permettra cette clarification ultérieure. Les Eglises luthériennes et l'Eglise catholique-romaine continueront à approfondir leur compréhension commune afin qu'elle porte ses fruits dans l'enseignement et la vie ecclésiale.
(44) Nous rendons grâce à Dieu pour ce pas décisif dans le dépassement de la séparation des Eglises. Nous prions l'Esprit Saint de continuer à nous conduire vers cette unité visible qui est la volonté du Christ.
NOTES
1. Les articles de Smalkalde, Il, I (N° 370 in: La foi des Eglises Luthériennes. Confessions et catéchismes, Paris 1991).
2. "Rector et iudex super omnia genera doctrinarum". WA 39 I, 205. Edition de Weimar des oeuvres de Luther.
3. Il faut signaler qu'un certain nombre d'Eglises luthériennes ne considèrent que la Confession d'Augsbourg et le petit catéchisme de Luther comme étant leur
référence doctrinale autorisée. A propos de la doctrine de la justification ces écrits symboliques ne contiennent aucune condamnation doctrinale à l'encontre de l'Eglise catholique romaine.
4. Rapport de la commission internationale catholique-luthérienne: L'Evangile et l'Eglise (Rapport de Malte) 1972, dans Face à l'unité. Tous les textes officiels (1972-1985), Paris 1986, p. 21-59.
5. Commission internationale catholique/luthérienne, Eglise et Justification. La compréhension de l'Eglise à la lumière de la doctrine de la justification, in: La Documentation catholique 2101/1994, p.810-858
et in: Accords et Dialogues oecuméniques Ed. A.Birmelé et J. Terme. Paris 1996, VIII 93-201.
6. Dialogue luthéro-catholique aux USA: La justification par la foi (1983), in: La Documentation catholique 1888/1985, p. 126-162.
7. Les anathémes du XVle siècle sont-ils encore actuels ? Propositions soumises aux Eglises. (Ed. K.Lehmann et W. Pannenberg) Paris 1989.
8. Prise de position commune de la Conférence d'Arnoldshain, de l'Eglise évangélique luthérienne unie et du Comité national de la Fédération luthérienne à propos du texte "Les anathèmes du XVle siècle sont-ils encore actuels?" in: Oekumenische Rundschau 44/1995 p.99-102 ainsi que les documents préparant cette décision, cf. à ce propos: "Lehrverurteilungen im Gespräch. Die ersten offiziellen Stellungnahmen aus den evangelischen Kirchen in Deutschland. Göttingen 1993.
9. Dans la présente déclaration le terme "Eglise" est utilisé dans le sens de l'auto-compréhension de chaque partenaire, sans intention de résoudre les questions ecclésiologiques qui y sont liées.
10. cf le Rapport de Malte N° 26-30 et le dialogue aux USA: La justification par la foi. N° 122147. Les affirmations néotestamentaires non-pauliniennes ont été analysées pour le dialogue des USA par J. Reumann: "Righteousness in the New Testament" avec des réponses de J. Fitzmeyer et J.D. Quinn (Philadelphie, New York 1982), p. 124-180. Les résultats de cette étude ont été résumés par le dialogue des USA dans les paragraphes 139-142
11. cf. Tous sous un seul Christ N ° 14 ( 1980), in: Face à l'unité. Tous les textes officiels (1972-1985), Paris 1986, p. 185-194.
12. cf. WA 8, 106
13. cf. DH 1528
14. cf. DH 1530.
15. cf. Apologie de la Confession d'Augsbourg II, 38-45. In: La foi des Eglises luthériennes. op.cit. N° 89s.
16. cf. DH 1515
17. cf. DH 1515
18. cf. DH 1545
19. cf. Vatican II, DV 5
20. cf. Vatican II, DV 4
21. cf. Les anathèmes du XVle siècle sont-ils encore actuels ? p. 50.
Source(s) : CONSISTOIRE SUPERIEUR ECAAL
Date de parution : 25 avril 1998
Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org