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Diversité en communion |
C’est bien connu, ni l’Eglise catholique ni l’Eglise orthodoxe ne permettent l’accès des femmes au ministère sacerdotal, de même qu’un certain nombre d’Eglise évangéliques d’ailleurs.
Or ce n’est pas seulement parce qu’ils sont ringards, rétrogrades ou machistes. Il y a des raisons qu’il faut au moins entendre avant de juger.
Quand on veut assumer sans trahir 2000 ans de traditions, on ne prend pas un tournant en quelques années ! Et il est bien difficile de faire le tri entre ce qui relève de la Tradition apostolique à laquelle chacun est appelé à être fidèle, et ce qui ressort des traditions ecclésiales tellement inculturées qu’on a du mal à les dissocier du message qu’elles veulent porter. Ce discernement prend du temps car il n’est pas facile de distinguer le fond de la vérité évangélique et son expression. Ceci est vrai au plan théologique autant qu’au plan pastoral, disciplinaire et sacramentel, au croisement desquels se situe la question du ministère féminin pour l’Eglise catholique.
Quand on choisit de marcher d’un même pas d’un bout à l’autre de la planète, on avance lentement ! Il faut en effet tenir compte de l’adhésion de tous (ou de leur résistance) aux quatre coins de la planète.
Dans la logique catholique romaine, il faut donc trouver une cohérence avec l’histoire, une continuité avec la Tradition comme avec les Ecritures, il faut ensuite tenir compte de l’universalité de l’Eglise et du sensus fidelium.
Tout cela dans la ligne du principe de Vincent de Lérins (+450) qui posa les bases en Occident : nous tenons ce qui est cru partout, toujours et par tous 1 , principe duquel les Réformateurs protestants se sont aussi réclamés…
1 id teneamus, quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditur est.
Et c’est ainsi que le ministère féminin devient un véritable casse-tête pour une Eglise dont la plus grosse partie des membres se situe aujourd’hui dans des pays de culture peu égalitaire quant aux sexes.
Dans cette perspective là, et si l’on se place à l’échelon planétaire, on imagine mieux l’avancée importante de la lettre de Jean Paul II lorsqu’il affirme fortement l’égalité de l’homme et de la femme et leur radicale parité : l’égalité évangélique, la parité de la femme et de l’homme vis-à-vis des « merveilles de Dieu », telle qu’elle s’est manifestée d’une manière si claire dans les œuvres et les paroles de Jésus de Nazareth, constitue le fondement le plus évident de la dignité et de la vocation de la femme dans l’Eglise et dans le monde 2.
2 Lettre apostolique Mulieris Dignitatem, 15 août 1988, § 16
Première étape donc pour faire bouger les mentalités : travailler l’Eglise, au niveau planétaire, sur le thème d’une égalité hommes/femmes pas encore acquise.
Deuxième étape, insister sur l’égalité homme/femme (et leur complémentarité) dans la participation au sacerdoce de tous les croyants : tous les membres de l’Eglise forment un royaume de prêtres, participent à la mission sacerdotale, prophétique et royale du Christ-Messie… Cela concerne les femmes comme les hommes 3. On est loin de cette participation.
3 Ibid, §27
Un pas de plus sera de donner une place plus importante aux femmes engagées dans la vie consacrée. Dans son exhortation apostolique 4, Jean Paul II y parle des dons de Dieu répandus aussi bien sur les hommes que sur les femmes, tous mis en valeur dans leur égale dignité . Reconnaissant même le bien-fondé de beaucoup de revendications concernant la position de la femme dans divers milieux sociaux et ecclésiaux. Il invite les hommes à changer leurs schémas mentaux et à éliminer certaines conceptions unilatérales, qui entravent la pleine reconnaissance de la dignité de la femme, de son apport spécifique à la vie et à l'action pastorale et missionnaire de l'Église.
4 Exhortation apostolique sur la vie consacrée, Mars 1996, §57-58. Il ajoute : les femmes jouent un rôle unique et sans doute déterminant : il leur revient de promouvoir un nouveau féminisme qui, sans succomber à la tentation de suivre les modèles masculins, sache reconnaître et exprimer le véritable génie féminin dans toutes les manifestations de la vie en société, travaillant à dépasser toute forme de discrimination, de violence et d'exploitation…
Bref, conclut-il, il est donc urgent de faire quelques pas concrets, en commençant par ouvrir aux femmes des espaces de participation dans divers secteurs et à tous les niveaux, y compris dans les processus d'élaboration des décisions, surtout pour ce qui les concerne.
Egalité, parité, complémentarité, participation aux instances de décision : jusque là, le protestant favorable au ministère féminin se dit que l’Eglise romaine est sur une bonne voie ; que Jean Paul II a aussi utilisé des mots forts pour faire avancer sa « pachydermique » Eglise ; qu’il a fait preuve d’une certaine audace biblique et théologique ; et que la recherche d’une égalité hommes/femmes qui cultive les dons de chacun est sans doute toujours aussi à développer chez nous.
Alors, dans sa logique ecclésiale et occidentale, le protestant tire spontanément la conséquence : rien sur le fond, ne semble empêcher que les femmes accèdent un jour au ministère sacerdotal catholique. C’est tout au plus une question de temps et de maturation générale. Il peut même comprendre qu’il faut une certaine mesure, qu’aller trop vite casserait le processus et génèrerait la division. C’est d’ailleurs comme cela qu’ont procédé les protestants et anglicans.
Est-ce ainsi qu’il faut comprendre le refus actuel d’ordination des femmes dans l’Eglise catholique ? Une simple histoire de patience ? Et bien non. C’est là que le débat se complique…
Car le débat met en jeu la compréhension particulière du ministère ordonné non seulement basé sur le sacerdoce universel mais qui requiert un charisme spécifique, confirmé et validé à l’ordination par l’imposition des mains d’autres évêques dans la succession historique. On ne plaisante pas avec cela : quand on est ministre, on l’est vraiment ; et quand on ne l’est pas, on ne l’est pas du tout ! Contrairement au monde protestant, pas de porosité entre les deux. C’est une question d’ordre, de discipline et de prise au sérieux du charisme reçu par imposition des mains.
Pourquoi les femmes n’y ont pas accès ?
Il faut ici se tourner vers la lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis du 22 mai 1994, qui réagit à l’ordination des femmes dans l’Anglicanisme. Elle s’appuie sur une lettre de Paul VI 5 et sur un débat à la Congrégation pour la doctrine de la foi 6.
5 Réponse de Paul VI à la lettre de Sa Grâce le Très Révérend Dr Frederick Donald Coggan, Archevêque de Cantorbery, sur le ministère sacerdotal des femmes , 30 novembre 1975.
6 Déclaration Inter insigniores sur la question de l'admission des femmes au sacerdoce ministériel, 15 octobre 1976.
Tout en se défendant de faire du ministère un problème de supériorité masculine (le ministère est service par excellence, et l es plus grands dans le Royaume des Cieux ne sont pas les ministres, mais les saints ), on y retrouve
7 Ibid §2 – faisant écho à la Lettre apostolique Mulieris Dignitatem, 15 août 1988, § 26
Et si ces arguments ne vous ont pas convaincus, voici
8 Lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis du 22 mai 1994, § 4.
Analysons l’argument.
L’autorité lui vient de la Mission qui lui est confiée. Ici, le pape ne met pas en jeu son infaillibilité mais sa mission de confirmer ses frères dans la foi, c’est à dire de confirmer l’unanimité sortie de la collégialité de l’ensemble des évêques.
Il est sans doute arrivé dans l’histoire, que Rome confirme ses frères et que sa décision soit infirmée par l’histoire (cf. les condamnations passées sur le modernisme ou l’œcuménisme). Ce type de prise de position est donc définitif… jusqu’à nouvel ordre !
Mais il est exprimé en même temps une limite à cette autorité puisque l’Eglise catholique ne s’octroie pas le pouvoir de changer les choses, le Pape et le Magistère non plus. Il y a une autorité plus forte qu’eux, qui les contraint… à ne rien changer. Nous sommes renvoyés là aux arguments précédents qui font autorité sur le Magistère. Nous sommes renvoyés surtout à la conception de l’Eglise et à sa « constitution divine ».
Diviniser l’Eglise, c’est finalement n’en rien changer, surtout dans ce qui constitue son armature : les ministères. La boucle est bouclée, nous sommes ramenés à l’ecclésiologie.
Le protestant malin pourrait suggérer de ne rien changer effectivement sur les ministères masculins… mais de rajouter des ministères féminins comme on a su « compléter » à Vatican I le ministère de l’évêque de Rome par une infaillibilité que Jésus Christ n’a pas explicitement instituée non plus ! On peut en dire autant de bien des dogmes non explicites dans les Ecritures (immaculée conception, assomption pour les plus récents) qui font partie du « développement de la tradition » selon l’Eglise romaine. Puisqu’ils sont implicitement contenus dans les Ecritures, pourquoi pas aussi le ministère féminin, tant il est facile de montrer le souci de Jésus de valoriser les femmes et celui des Evangiles de leur donner une place non négligeable dans l’annonce de la Parole (comme le souligne Jean Paul II lui-même).
Si l’Eglise se l’octroie d’un côté, pourquoi pas de l’autre ?
Le protestant n’est donc pas convaincu. Il comprend que les Anglicans ne l’aient pas été. Il se dit que le débat ressurgira forcément un jour ou l’autre dans cette Eglise. Il n’a d’ailleurs pas cessé, y compris dans les cercles théologiques romains, puisque Jean Paul II lui-même y fait allusion 9.
9 Ibid §4, où le Pape fait état (et y met fin) d’un débat sur le caractère dogmatique ou simplement disciplinaire de l’accès des femmes au ministère. Car si cela ne relève pas du dogme, cela peut changer plus facilement.
Il y a enfin une réflexion menée par la commission théologique internationale catholique de 1992 à 1997 (au milieu de laquelle tombe la lettre de Jean Paul II) sur le Diaconat, comprenant l’accession ou non des femmes à ce ministère considéré aujourd’hui comme ministère ordonné.
Selon le document, on sait que le ministère de diaconesse a existé et qu’elles recevaient l’imposition des mains. Mais, selon cette commission, les données historiques sont trop faibles pour savoir s’il s’agissait d’une véritable ordination (§79). Oui répond un certain nombre en étudiant les théologiens depuis le XIIe siècle. Ce qui tendrait à ouvrir la brèche d’une ordination possible pour les femmes, au moins au diaconat. Mais l’accession à l’un affaiblira l’interdiction à l’autre. La commission reste prudente : on ne peut faire purement et simplement l’assimilation. Elle s’en remet finalement au « ministère de discernement de l’Eglise » et se refuse à trancher.
En juin 2002, alors que des schismatiques catholiques s’apprêtaient à ordonner des femmes, le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, rappelait 10 la lettre de Jean Paul II et dénonçait ces ordinations comme des simulations de sacrement, invalides et nuls, comme une offense grave à la constitution de l’Eglise et une sérieuse attaque contre l’unité de l’Eglise, et même une atteinte à la dignité de la femmedont le rôle spécifique dans l’Eglise et la société est distinct et irremplaçable. L’argument de complémentarité homme/femme est ici retourné en faveur d’une interdiction, au nom de la non-confusion des sexes.
10 Monitum de la Congrégation pour la doctrine de la foi, à propos de la soi-disant ordination sacerdotale des femmes. 10 juillet 2002.
Le problème est donc complexe.
11 A l’inverse, l’Eglise protestante fonctionne sur le mode de la Parole et du débat (de la coupure symbolique). Cette structure plus masculine intègre en son cœur de la différenciation, une altérité, une diversité, une pluralité. Il n’y a donc pas de barrage symbolique quant à l’intégration du ministère féminin : dès que les pressions culturelles baissent, l’accès des femmes au ministère devient possible.
CONCLUSION
Après ce parcours, pourtant trop rapide, le protestant favorable au ministère féminin pousse un « ouf » de soulagement… de ne pas être catholique ou orthodoxe, et de pouvoir vivre une certaine liberté évangélique non seulement individuelle mais ecclésiale.
Mais il peut aussi louer le sérieux de cette Eglise qui, dans sa cohérence propre,
Le protestant peut l’encourager, avec tendresse et humour, en reprenant sur ce sujet l’exhortation d’un vénéré pape polonais : n’ayez pas peur ! (GD)