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Exhortation apostolique de Benoît XVI sur l’Eucharistie,
résultant du synode ordinaire des évêques (Vatican, octobre 2005)
Une lecture protestante
22.03.2007
Raccourcis faciles
Benoît se sent incompris certes !
Les protestants, incompris aussi !
Une petite musique œcuménique cependant
Conclusion en forme de paradoxe
L’objectif de cette exhortation est transparent (§3) : en ces temps de remise en cause de la réforme liturgique post-Vatican II, il s’agit d’en réaffirmer toute la richesse. Mais en ces temps de confusion, il s’agit aussi d’en corriger les abus, et d’en valoriser une expression rituelle visible qui soit la plus claire possible, la plus pédagogique, la moins confuse. Et cela, sur la base des deux axes de la catholicité romaine (mais pas seulement !) : la continuité sans rupture dans le temps et l’unité des divers courants internes (et parfois contradictoires) à cette Eglise.
Benoît XVI est un pape humble et collégial. Il ne prend pas de risque si ces collègues évêques ne font pas consensus. Or, on le savait, concernant le lien avec les autres Eglises, il n’y a apparemment rien de nouveau. L’Eglise catholique ne semble pas avoir aujourd’hui d’autre consensus que le difficile maintien du statu quo, égayé de l’exhortation à persévérer dans l’engagement œcuménique… ce qui donne parfois l’impression, dans ces documents romains, d’une rhétorique creuse.
On peut donc en rester au « rien de nouveau » et refermer le document. En effet, on y trouve toujours l’exaltation du célibat des prêtres (comme si le mariage empêchait d’être configuré au Christ ou était une vie moins radicale au service du Christ ! §24-25), les mêmes règles d’accueil à l’Eucharistie pour les non-catholiques ou/et les personnes en état de péché (divorcés, etc.), les indulgences, la confession individuelle, l’adoration du St Sacrement…. tout ce que les protestants adorent ; quoiqu’on ne puisse reprocher à Benoît XVI d’être catholique !
On peut même être tenté, à la manière de commentateurs avides de croustillant, de céder aux raccourcis faciles du dénigrement : latin = ringard, grégorien = rétro… comme si nous n’avions pas, du côté protestant, notre patois de Canaan et notre musique de Canaan tout aussi hermétiques à nos contemporains ; comme si le latin et le grégorien n’étaient pas aussi notre histoire, comme si nous préférerions promouvoir le nouveau latin, l’anglais universel, tellement moins aliénant, voyons !
Benoît se sent incompris certes !
Benoît XVI appelle les chrétiens non-catholiques à comprendre et à respecter la conviction romaine (§56). On doit lui faire crédit que, trop facilement, surfant sur l’air du temps, le protestant préfère l’accuser de fermeture (et de se gratifier au passage d’ouverture et de modernité… aidé en cela de bien des catholiques) et ne cherche guère à comprendre la conviction (et la cohérence) théologique profonde qui motive l’Eglise Romaine (et aussi Orthodoxe) dans sa manière de vivre l’Eucharistie et de la lier à la pleine communion ecclésiale, la pleine communion ecclésiale étant conditionnée à la confession de foi commune et à une même compréhension des sacrements, notamment de leur présidence (question de ministères).
Ceci dit, dans le débat œcuménique théologique, il reste une interpellation protestante de fond (et pas seulement protestante) lancée aux catholiques (et aux orthodoxes), qui conduit à comprendre et respecter… mais sans adhérer.
Grâce au mouvement œcuménique, la plupart des protestants reconnaissent l’Eglise de Jésus Christ dans cette Eglise catholique romaine. Le lien communion eucharistique-communion ecclésiale n’étant pas/plus coupé, ils accueillent les membres cette Eglise à la table de communion présidée au nom du Christ. Ils ne voient pas pourquoi, reconnaissant l’Eglise romaine et orthodoxe comme l’Eglise de Jésus Christ, ils ne participeraient pas aussi à une eucharistie présidée au nom du Christ. Tous ceux qui confessent Jésus Christ sont sauvés (Romains 10.9) et forment un seul corps par-delà leurs division : Paul n’approuve pas les divisions à Corinthe (1 Cor 11), mais il ne leur demande pas de célébrer la cène chacun chez soi en attendant la réconciliation ! Le corps du Christ n’est-il pas avant tout eucharistique, au sens qu’il se rend visible justement autour de la table de communion ? Le sacrement de la cène-eucharistie n’est donc pas un moyen mais le don même de l’unité, il nous constitue en corps du Christ et c’est ce que nous sommes appelés à discerner (1 Cor 11.29) en partageant le pain et le vin. Pour le protestant, aucune institution ecclésiale ne peut confisquer cette catholicité (ou cette « oecuménicité » !) de l’eucharistie sans risquer justement, de ne plus y signifier le corps du Christ.
Ici deux visions se heurtent. Et l’attitude qui consiste à s’abstenir d’Eucharistie plutôt que de risquer de la partager avec des chrétiens non catholiques romains (§50) est incompréhensible pour le protestant.
Mais l’œcuménisme n’est pas que disputatio théologique. Il est aussi respect fraternel. Je respecterai donc ces convictions jusque dans leur non-invitation, sans toutefois cacher l’interpellation théologique propre aux protestants.
Les protestants, incompris aussi !
On pourrait donc demander aussi à Benoît XVI et aux pères synodaux de comprendre et respecter la position protestante, de manière que ne soit pas véhiculées dans des textes officiels de l’Eglise catholique des caricatures du protestantisme qui ne tiennent guère compte des dialogues théologiques qui ont eu lieu depuis 40 ans.
Car les protestants pourraient facilement s’offusquer des poncifs véhiculés sur eux mêmes et s’étonner de l’ignorance. En effet, ils ne verraient donc dans l’Eucharistie que la manifestation de la communion personnelle avec Jésus Christ 1, ils ignoreraient le lien entre communion eucharistique et communion ecclésiale, et n’en feraient qu’un simple moyen vers l’unité, ce qui serait une manière de ne pas respecter le sacrement (§56). Quelle caricature !
1 On peut ici retourner l’argument : quand le prêtre célèbre tout seul l’eucharistie (pratique recommandée §80), où donc est la visibilité de la communion ecclésiale ?
Il suffit d’ouvrir, par exemple, les textes liturgiques luthériens ou réformés, pour y voir combien la cène protestante est aussi l’expression de la communion des saints, comment l’Eglise est bien là où les sacrements sont droitement administrés (avec la Parole prêchée), et que le vocable « moyen » n’est pas employé au sens utilitaire comme le sous-entend cette exhortation, mais bien au sens du moyen de grâce (moyen de salut), c'est-à-dire au sens sacramentel d’une rencontre dans laquelle l’unité est donnée à l’Eglise avec le Christ, réellement présent. On est loin d’un moyen au sens d’un outil utile, d’une œuvre qui chercherait à acquérir une unité !
Pour s’en persuader, il suffit de relire entre autres la Concorde de Leuenberg qui unit luthériens, réformés et méthodistes d’Europe 2 : Dans la prédication, le baptême et la cène, Jésus Christ est présent par le Saint Esprit. La justification en Christ est ainsi accordé à l’homme et le Seigneur assemble ainsi son Eglise (§13).
2 D’autres documents de la Communion d’Eglises protestantes en Europe, explicitent cette compréhension, tel que le document de Vienne (1994)
Une petite musique œcuménique cependant
La seule proposition œcuménique explicite semble se limiter à réaffirmer la racine ecclésiale de l’Eucharistie (§15) comme apport catholique romain spécifique au dialogue œcuménique.
Ici, le protestant est titillé, lui qui est accorde à l’Eglise un caractère second (donc ministériel, au service de l’Evangile) et qui est parfois tenté de lui accorder un statut secondaire, voire négligeable (par réaction mais aussi du fait de l’histoire). Mais lorsque Benoît XVI précise que, comme Dieu nous a aimé le premier, c’est l’Eucharistie qui fait l’Eglise et non l’inverse en ce sens que le Christ s’est donné en premier (§14), que le prêtre qui célèbre au nom du Christ (l’Alliance Réformée Mondiale le dit aussi 3) ne doit jamais se mettre en avant mais donner toute la place au Christ (§23), qu’il ne faut pas dissocier la prédication de la Parole et le sacrement de l’Eucharistie proprement dit (§44)… le protestant trouve des consonances !
3 Sur le Chemin d’une compréhension commune de l’Eglise (1990), dialogue international réformé-catholique : Les Eglises réformées soulignent aussi l’importance du ministère ordonné de la Parole et des sacrements pour la vie de l’Église (cf. Eph 4,11-16). La compréhension réformée du ministère est en général plus « kérygmatique » que « sacerdotale » ; cela correspond à la conscience du fait que la Parole de Dieu est la puissance qui fait vivre l’Eglise. Dans cette perspective, il existe cependant un sens valable selon lequel le ministre réformé agit « en la personne du Christ » - par exemple dans la prédication, l’administration des sacrements, la charge pastorale – et représente aussi le peuple dans l’ordonnance et la direction de son culte. Pour cette raison, les Eglises réformées abordent la préparation et l’ordination des ministères avec beaucoup de soin, soulignant la nécessité du bon ordre et de l’imposition des mains par des ministres dûment ordonnés.
C’est sans doute là, entre les lignes et dans la veine spirituelle, que la dynamique œcuménique est la plus forte. Le recentrage sur l’amour premier de Dieu en Jésus Christ, sur la théologie de la Croix et sur la Parole de grâce ne peut que réjouir le protestant.
La compréhension de la cène comme le lieu où le croyant se laisse transformer par l’amour de Dieu jusque dans ses engagements (écologiques, sociaux, ..), le souci que la cène ne soit pas banalisée mais qu’on y participe avec une conscience spirituelle réelle et dans un esprit de conversion : à tout cela, bien des protestants acquiescent.
Le protestant s’étonne en bien, encore, lorsque l’Eucharistie est définie comme le don que Jésus Christ fait de lui-même, nous révélant l'amour infini de Dieu pour tout homme (§1) ; lorsque dans l’Eucharistie, l’Eglise s'engage sans cesse à annoncer à tous, à temps et à contretemps, que Dieu est amour (§2). Et même, lorsque la conversion substantielle du pain et du vin en corps et sang du Seigneur Jésus est comprise comme une réalité qui dépasse toute compréhension humaine (§6) 4.
4 Les thèses de Lyon (1968) au fondement de la communion luthéro-réformée française disent ainsi : Bien que dans la cène, le pain et le vin restent ce qu’ils sont, ils y reçoivent une destination nouvelle, celle de nous communiquer le don de Dieu en jésus Christ et d’exprimer qu’il est réellement notre nourriture et notre breuvage. Aussi ne devons-nous jamais dissocier la réalité de la communion au corps et au sang du Christ de l’acte de manger et de boire. Le mode de présence du Seigneur est toujours un mystère qui ne peut être défini, mais nous confessons la réalité et l’efficacité souveraine de sa présence.
Conclusion en forme de paradoxe
Il y aurait bien d’autres commentaires à faire qui rejoignent notre réaction à l’Encyclique de Jean Paul II Ecclesia de Eucharistia (Jeudi Saint 2003).
En rattachant cette exhortation à son encyclique sur l’amour-agapè, Benoît XVI illumine la pratique de l’Eucharistie d’une spiritualité profonde et non détachée d’engagement.
Mais, aux yeux du protestant, il agrandit le fossé d’incompréhension entre cette exaltation de l’amour gratuit de Dieu pour tous en Christ (je dis bravo !) et une restriction de l’accueil Eucharistique qui frôle l’obsession de pureté (de l’Eglise et de l’individu) et le rétrécissement institutionnel. A mes yeux, la communion Eucharistique redevient alors une œuvre (un effort de pureté) pour gagner son salut, via une seule institution qui en détiendrait le pouvoir opérationnel, en totale contradiction du sens même qu’on lui donne dans cette Exhortation apostolique.
Il faut donc encore dialoguer et prier. Tout en renforçant la fraternité par d’autres chemins.
Gill DAUDE
Service œcuménique
FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE