L'Ethique des Médias : rapport de la commission d'éthique, reçu et approuvé par le Conseil de la FPF du 16 septembre 1996

Auteur : COMMISSION D'ETHIQUE ; FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE

A pouvoirs inédits, responsabilités inédites. En traitant des pratiques des médias - celles des émetteurs producteurs et celles des consommateurs usagers, comme celles des églises qui sont à la fois l'un et l'autre - la Commission d'Ethique de la Fédération Protestante de France ne veut proposer qu'un parcours de questions, pour aider chacun à s'interroger quant à ses responsabilités. Elle ne s'attache ici qu'à un seul aspect de cette ample question le rôle que les grands médias semblent aujourd'hui exercer, volontairement ou non, et fût-ce par l'atomisation individuelle du public, comme quasi religion de masse. Héritiers d'une confession minoritaire en France et convaincus des vertus du pluralisme et de la laïcité, les protestants n'entendent pas dénoncer là une éventuelle usurpation, mais prendre au mot le consensus qui aujourd'hui sacralise ces médias, pour témoigner à ce propos de leurs convictions en fait de religion.

1.Pour une éthique du système médiatique

On ne distinguera pas explicitement, dans les considérations qui suivent, entre la presse écrite et l'audiovisuel, ni entre information, fiction et publicité. Ce n'est pas par méconnaissance des différences qui peuvent les opposer, mais pour prendre acte de la confusion des genres qui tend à prévaloir actuellement. En effet, les médias sont des institutions qui participent aux lois d'un marché. Ils sont tout à la fois supports (presse, musée, télévision, affiche, radio, multimédias...) et institutions qui diffusent des messages qui ont différentes fonctions sociales (informative, publicitaire, ludique, pédagogique...). Or, plus que jamais, les médias - à de notables exceptions près, il est vrai - succombent en effet à l'attraction du style de la télévision grand public préoccupée surtout d'audimat. Si ce lieu médiatique d'élaboration de références communes, manière de représenter la vie et de se réunir dans un même monde, est en tant que tel un espace de la démocratie, agora moderne des débats de la société, il peut être aussi un lieu de manipulations où les fonctions sociales du média ne sont plus explicitées. Publicités, informations, fictions, jeux finissent par se regarder comme une vaste proposition spectaculaire et simultanée, à l'exclusion d'un regard critique de la part du spectateur, et d'une affirmation de la subjectivité du journaliste perdu dans les règles du langage et de l'économie de l'institution pour laquelle il travaille. Tout ce que montre la télévision se trouve comme métamorphosé magiquement soustrait à la condition ordinaire, ou, inversement, disqualifié pour manque de qualité "médiatique". La communication et la transparence passent pour le remède à tous les maux, et au nom du droit de savoir qu'invoquent les usagers, les journalistes se sentent investis, parfois contre leur gré, de l'éminente mission de dire le sens.

Sans méconnaître les dangers de la course à la puissance économique qui incite de plus en plus à traiter l'information comme une denrée marchande, on voudrait donc souligner que cette menace peut en cacher une autre celle qui peut découler des intentions et des conceptions les plus sincères quant à l'usage des médias, dès lors qu'on leur assigne - que l'on soit émetteur ou usager - la mission quasi-spirituelle et les moyens considérables qui sont les leurs aujourd'hui. La même tendance conduit aujourd'hui la télévision à se substituer à tant d'autres institutions : Parlement, tribunaux, églises, famille, école, etc. Certes, la crise de légitimité que celles-ci traversent crée un vide. Mais rien n'oblige à s'y engouffrer pour le combler.

Ici, les protestants, qui ne sacralisent pas l'église mais la considèrent comme toujours à réformer, mettent en garde contre la prétention de toute institution à donner le sens, a fortiori lorsqu'elle ambitionne, pour ce faire, de se substituer aux autres ou de se les subordonner. Le rôle de la télévision serait plutôt, selon eux, de renvoyer les usagers à leurs responsabilités de citoyens, de parents, d'enseignants, etc.; non de s'ériger en une institution supérieure aux autres.

Les organismes producteurs-diffuseurs d'information, de messages ou d'images sont soumis à une double logique qui tend à s'imposer aux acteurs de la communication. D'une part, comme toute entreprise, ils doivent intégrer les contraintes du marché. D'autre part, ils participent à un processus d'internationalisation de la communication, liée au perfectionnement des réseaux de télécommunications, dont le prix est la standardisation des messages et de leur diffusion.

Cette mondialisation de la communication suscite deux préoccupations éthiques, l'une négative, et l'autre plus positive. D'une part, la globalisation des économies et des systèmes de communication entraîne la création de disparités et l'apparition de formes nouvelles d'exclusion; les exclus sont enfermés dans le silence, ou bien ils se constituent en minorités fermées à la communication, centrées sur elles-mêmes et, antennes paraboliques aidant, sur leur seule culture d'origine. Ici, c'est leur droit à l'expression reconnue qui est à promouvoir. D'autre part, face à la subordination culturelle, l'affirmation purement défensive de l"'exception culturelle" pourrait être heureusement transformée en promotion de la diversité, comme un enrichissement de l'universel.

2.Pour une éthique des journalistes

Par journalistes, nous entendons ici émetteurs au sens large. Ils sont issus d'un noble artisanat qui consiste à choisir de faire savoir telle chose, à trouver les moyens adéquats pour le faire et à s'efforcer d'aider à comprendre, à penser, à débattre ou simplement à mieux "sentir" la vie. C'est justement parce qu'ils nous sont indispensables que leur incombe une responsabilité à la hauteur de cette tâche. Le problème est que leur patient travail se trouve plongé dans un monde de vitesse qui impose parfois de traiter de ce qu'on ne connaît pas en faisant semblant du contraire. Ainsi le style s'uniformise. Mais au nom du droit à l'information, les journalistes affichent souvent - et d'autant plus - une excessive assurance qui passe pour justifiée par leur mission.

S'il est vrai qu'ils se trouvent en effet investis d'une sorte de sacerdoce, cela ne saurait pour autant justifier l'excès d'assurance ou la légèreté. Les protestants y sont peut-être plus sensibles, eux qui proclament le sacerdoce universel de tous les fidèles pour eux, le pasteur ne dirige pas les consciences; devant Dieu, c'est un homme comme les autres. Cette conception est pour eux une incitation à voir en tout homme l'auteur d'une parole singulière et à favoriser l'expression pluraliste, la confrontation tolérante des points de vue, échangés entre des interlocuteurs que nulle institution ne saurait dépouiller de leur responsabilité et de leur irréductible mystère.

Mais la télévision prend aussi trop souvent la place laissée vacante par l'effritement des structures de sociabilité proche (famille, associations, paroisse, syndicat...) et des espaces intermédiaires (quartiers, cafés...); surtout si l'on tient compte de la part grandissante du public enfantin, des chômeurs et des personnes âgées solitaires. Lorsqu'elle se borne à occuper ce vide, en suscitant simplement l'émotion à distance ou l'interaction par minitel, la télévision devient l'opium du peuple. Elle incite en effet à désinvestir l'espace public au seul profit d'un idéal de bonheur privé. Précisément, elle s'y emploie activement en donnant un spectacle à suivre sans frustration ni effort. Ainsi, en intégrant le zapping au point de proscrire tout texte long, tout débat approfondi, toute séquence dont l'intrigue ne se nouerait d'emblée, elle maintient dans l'illusion d'un monde qui ignore l'inattendu, le doute, la patience, le sens des causalités et de la critique cumulative. Parallèlement, des médias accréditent également l'illusion contraire, en sacrifiant au sensationnel du tragique et en multipliant des visions fragmentaires sans chercher à les articuler entre elles ni à tenter de hiérarchiser les niveaux d'importance. Ils alimentent ainsi chez l'usager le sentiment d'évoluer dans un monde incompréhensible et désespérant où l'agir est impossible. Ces visions apparemment opposées représentent les deux visages d'une même pathologie de l'espérance, qui noircit le trait pour mieux accréditer le bien-être consolateur d'un idéal de pacotille.

3.Pour une éthique de l'usager

Les critiques qui précèdent ont évidemment leur pendant chez l'usager. La grande force de l'audiovisuel, c'est qu'il dispense d'intervenir activement pour prélever les informations utiles ou signifiantes. Il est donc bien tentant, dans un monde difficile, mouvant, devenu planétaire, de chercher réconfort et protection dans les certitudes simplistes énoncées par les grands prêtres de l'information; ou de se bercer d'illusions devant le spectacle irréel du tout-en-clip. Formés par une culture qui se représente le rapport individuel à Dieu comme une relation sans intermédiaire, les protestants sont surpris par l'aura quasi-surnaturelle dont on pare trop souvent les journalistes. Serait-ce sous-estimer les compétences de l'usager, que de lire le journal un crayon à la main, ou regarder la télévision sans renoncer à réfléchir et exercer son sens critique ? Et puisque toute écoute et tout regard sont déjà une interprétation, ne pourrait-on développer et exercer ces capacités d'interpréter (et d'interpréter à plusieurs) les messages médiatiques (y compris dans les Eglises) ?

La sacralisation des médias tient probablement pour partie au profond désarroi dans lequel notre société plonge ses membres en les confrontant à l'écrasante liberté de décider de leur devenir chacun trouve dans les médias le récit des faits et gestes de ses semblables, auxquels il se compare. Mais le téléspectateur serait moins fasciné s'il était moins préoccupé de savoir absolument qui il est, et plus confiant aussi en sa capacité d'assumer sa responsabilité d'être et d'interpréter le monde.

Sans doute, cette quête serait-elle moins avide si chacun mêlait davantage son sort à celui des autres, proches ou plus lointains, notamment en réinvestissant les espaces intermédiaires. Pourquoi aussi bien, chacun s'oblige-t-il à regarder la télévision en silence, comme si elle devait faire taire toute autre voix qu'elle ?

Cette inquiétude alimente l'autre passion, si souvent invoquée aujourd'hui pour justifier le "droit à l'information" qu'est le désir de transparence. Montrer, calculer, vérifier tout ce qui s'y prête, et même le reste, est souvent présenté comme un impératif, sinon on dénonce une investigation inaboutie ou la persistance désuète d'un tabou. Les protestants peuvent ici noter avec d'autres ce que cette exigence comporte de méfiance et aussi de risques totalitaires. Plus spécifiquement, ils peuvent aussi souligner que c'est, non point l'accès au sens ultime des êtres et des actes, mais justement le mystère de la grâce qui nous permet d'imaginer pour chaque homme un recommencement toujours possible.

4.Pour une éthique de l'usage communautaire des médias par les églises

Conscients du pouvoir d'influence et de la fascination pour l'image dont bénéficient les grands médias, nombre d'utilisateurs potentiels déploient des efforts considérables pour tenter, par leur canal, de faire entendre leur voix. De cette course à l'antenne, de ces assauts pour conquérir la "Une", les Eglises protestantes semblent en France relativement absentes. C'est peut-être, parfois, que leur dialogue interne n'est pas assez vivant pour susciter l'attention au dehors. Sans doute, les protestants sont-ils aussi moins préoccupés de présence réelle en direct et plus enclins à ménager le temps de la réflexion; leur style serait plutôt de demander qu'à intervalle régulier, la télévision ne donne à voir qu'un écran blanc ! Mais à trop radicaliser leurs réserves à l'endroit des images et des corps, ils rejoindraient le parti opposé, qu'ils critiquent sacraliser ou diaboliser l'image, deux manières d'en surestimer les vertus et les risques.

Si les protestants prennent la parole, c'est plutôt avec le souci, non d'afficher une maîtrise et de profiler un message efficace - percutant, univoque, facile à mémoriser et à transmettre - mais de tisser un espace de communication avec l'interlocuteur considéré comme responsable et libre. Il s'agirait de tenter avec d'autres d'engendrer un espace commun à partir des différends une communauté en dilemme. Tenter, ainsi, de susciter le lien en pratiquant un style qui se marque moins par l'assurance que par la singularité d'une manière de dire, donc de faire.

5.Pour une éducation aux médias

Ces éléments de réflexions pour une éthique des médias ne sauraient faire l'économie d'une recommandation au système éducatif et politique de notre pays. La nécessité des médias est indéniable et l'on ne saurait les critiquer en masse. Lieux d'expressions, de pluralité, de démocratie, ils nous font partager les mythes et les croyances qui nous réunissent finalement dans une histoire et une géographie données. Mais pour contrer certaines dérives dues aux institutions, il nous semble plus que nécessaire d'entreprendre une éducation aux médias apprendre leurs langages, comprendre leurs fonctions, connaître ceux qui les pensent, gèrent et fabriquent, voilà le rôle d'un système éducatif qui se voudrait réellement à l'écoute du monde et de ses transformations. Si de nombreux textes existent au sein de l'Education Nationale pour promouvoir l'éducation à l'image et aux médias, aucun espace institutionnalisé n'est réservé pour ce savoir que l'enfant doit acquérir afin d'être libre et informé des langages qu'il consomme dans les médias.

Une enquête devrait être rapidement menée sur l'éducation aux médias et à leurs langages (déjà par les "établissements scolaires protestants"). Ce rapide tour d'horizon pourrait conduire à une rencontre sur ce sujet avec des représentants qualifiés de ces établissements, et des professionnels du sujet. La Fédération protestante de l'Enseignement devrait être associée. Et pour poursuivre cette réflexion, nous croyons qu'un colloque pourrait être organisé par la FPF (Commission d'Ethique et Département Information-Communication) qui réunirait des professionnels des médias, en particulier de la télévision publique et privée (information et société), et des représentants des services concernés de la FPF, des Eglises et Facultés de théologie.

Source : BIP 1421
Date de parution : 25 septembre 1996