Un réarmement moral et spirituel

Auteur(s) : KOECHLIN Michel

C'est un honneur pour moi d'avoir été invité dans cet atelier à parler d'un mouvement qui a sa place dans l'histoire du 20ème siècle et qui aura j'espère encore un rôle a jouer au début du 21ème, une idée à laquelle j'ai consacré la majeure partie de ma vie.

Membre de la famille Koechlin je me trouve à l'aise parmi vous sachant l'enthousiasme avec lequel Nicolas Koechlin et ses jeunes amis fondèrent « La parfaite harmonie », première loge de Mulhouse et ancêtre de votre atelier. Nicolas était un cousin de mon ancêtre Jean-Jacques Koechlin, le Pfiffe-Koechle.

Mon exposé comportera trois parties

1) l'histoire et la personnalité du fondateur, Frank Buchman.
2) l'expansion rapide du Réarmement moral autour des années cinquante et quelques unes de ces actions les plus significatives.
3) son rayonnement aujourd'hui et ses objectifs prioritaires.

Frank Buchman était une personnalité inattendue, un homme qui savait prendre soin des plus humbles comme des grands de ce monde. Il économisait chaque sous, chaque timbre dans la vie quotidienne et était capable de se lancer dans des aventures qui nécessitaient des sommes considérables et qu'il n'avait pas Quelqu'un qui voyait grand.. Quand en 1952 il fut invité en Inde avec quinze personnes il en prit 200! Un homme d'écoute qui prenait peu la parole. « Dieu a donné à l'homme deux oreilles et une bouche, disait-il, pourquoi n'écoute-t-il pas deux fois plus qu'il ne parle. »

Frank Buchman naquit à Pennsburg, en Pennsylvanie le 4 juin 1878 dans un milieu modeste. Son père tenait un petit hôtel face à la gare. Ses ancêtres étaient des émigrés de Suisse allemande.

Après des études de théologie dans un séminaire luthérien (sa mère voulait qu'il soit pasteur), accusé par ses camarades d'ambition, il alla s'installer dans le quartier le plus pauvre de Pittsburg et fut nommé directeur d'un hospice pour enfants abandonnés. Buchman aimait parler de cette période heureuse de sa vie. Les choses se gâtèrent quand les administrateurs jugèrent les frais de nourriture trop élevés et décidèrent de restreindre les crédits. Buchman démissionna et partit le coeur plein de ressentiments. Ce fut sa première grande crise.

Affecté physiquement, sur le conseil d'un docteur, il traversa l'Atlantique et fit un tour d'Europe. C'est alors que dans une petite église du nord de l'Angleterre. où il était entré pour se recueillir, devant la Croix du Christ il lui est donné de se voir tout d'un coup avec son orgueil et ses rancunes. En quoi valait-il mieux que ces hommes qu'il condamnait dans son coeur ? « Mon moi était le centre de ma vie, écrivit-il plus tard évoquant cette heure décisive, si je voulais changer, il fallait qu'il soit crucifié. Les ressentiments que j'avais contre ces six hommes me sont apparus comme des stèles funéraires dressées dans mon coeur. Je demandai à Dieu de me changer. Il me demanda de me réconcilier avec ces hommes. J'obéis et j'écrivis six lettres d'excuses. »

Buchman sortit de là en homme libéré. Cette liberté retrouvée est si manifeste que le soir même il peut aider un jeune voisin à faire une expérience semblable. Il constate que parce qu'il était lui-même changé, un pouvoir lui était conféré non point à proprement parler de changer les autres, mais plutôt de les dénoueret de les mettre ainsi en mesure de changer eux-mêmes. Cette expérience qu'il croyait à la portée de tout être humain marqua tout le reste de sa vie et celle du mouvement qui en naquit.

De retour aux Etats-Unis Buchman va se consacrer au monde étudiant, d'abord comme aumônier de l'université de Pennsylvanie puis au sein des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens. A son arrivée dans le campus de l'université le climat était détestable: grèves, alcoolisme, résultats scolaires et sportifs nuls.

Dans cette période Buchman apprit quelques leçons qui furent déterminantes par la suite. Insatisfait des résultats qu'il obtenait auprès des étudiants malgré une activité débordante, il comprit qu'il lui faudrait commencer ses journées, avant l'agitation quotidienne et les sonneries du téléphone, par une heure de prière et d'écoute dans le silence du matin. Cette pratique de l'écoute silencieuse qu'il suivit jusqu'à la fin de sa vie, reste un élément essentiel de la pratique du Réarmement moral, des moments de silence où vous écoutez les pensées que Dieu envoie pour guider votre journée. Les non croyants diront plus volontiers des moment d'écoute de la voix intérieure ou d'écoute de la conscience.

Buchman sentit le besoin d'offrir à ses étudiants des critères de vie clairs. Il en nomma quatre dont il trouva l'inspiration dans les évangiles: l'honnêteté, la pureté, le désintéressement de soi et l'amour absolus. Absolus parce qu'un critère ne peut qu être absolu, même si le respecter absolument est impossible. Et cela a marché, même l'équipe de foot commença à gagner ses matchs et après quelques mois le campus fut méconnaissable.

Les années qui suivirent avec les Unions chrétiennes de Jeunes Gens l'amenèrent à voyager dans le monde, surtout en Asie. Il y rencontra Gandhi, se lia d'amitié avec Sun Yat Sen qui dît de Iui: "Il est le seul homme qui ose me dire en face la vérité sur mon compte." C'est de cette époque que date en Buchman la conviction qu'une nation ne peut pas se bâtir durablement sur la compromission, que ceux qui veulent la gouverner doivent accepter pour eux-mêmes des règles de vie exigeantes.

En 1921 Buchman se trouve en Angleterre à Cambridge. Il est en contact avec des étudiants démobilisés de la guerre de 14-18. Serait-il en mesure de donner à cette génération cynique et désorientée une foi d'où naîtrait un nouvel ordre social ? La tâche à laquelle il consacrera le reste de sa vie se dessine alors. Il démissionne du poste qu'il avait encore à l'université de Hartford. Il est libre de se lancer dans la voie qui lui parait sienne, sans ressources financières, mais avec la foi que les moyens lui seraient donnés au fur et a mesure des besoins.

Il s'attelle d'abord à communiquer à ces étudiants, lun après l'autre, les expériences de changement qui l'avaient marqué. Répondre aux attentes de ces jeunes, à leurs besoins moraux et spirituels, redonner du sens à leur vie, telle est sa priorité. En même temps il leur fait découvrir les réalités du monde. Il prend une petite équipe avec lui au Moyen-Orient et en Inde, d'autres iront en Afrique du Sud où leur témoignage suscitera des réconciliations entre Boers et Anglais. A Oxford, où Buchman s'est fixé pour un temps, des réunions, des week-end de réflexion s'organisent et attirent de plus en plus de monde et pas seulement les étudiants. Les journalistes nomment le mouvement: " Les Groupes d'Oxford ".

Au début des années trente Buchman est invité dans les pays scandinaves puis aux Pays-Bas et en Suisse. Il prend toujours avec lui des équipes de gens qui ont expérimenté ses idées dans leur vie. Celles-ci sont exprimées avec force et simplicité. On y retrouve les critères proposés aux étudiants et l'écoute de la voix intérieure. Voici quelques formules qui reviennent souvent:

Tout le monde voudrait voir son voisin changer, tous les pays voudraient voir le pays voisin changer. Mais tout le monde attend que l'autre commence.

Quand l'homme écoute, Dieu parle. Quand l'homme obéit, Dieu agit. Quand les hommes changent, les nations changent.

Si tout le monde aimait assez, si tout le monde partageait assez, n'est-il pas vrai que tout le monde aurait assez ? Il y a assez dans le monde pour les besoins de tous, mais pas pour les convoitises de chacun.

Si tu as 5% de torts et l'autre 95, demande pardon pour ces 5.

Puis vient la période de vastes rassemblements dont parle la presse nationale et qui atteignent tout le monde, le croyant comme l 'agnostique, le simple citoyen comme l'homme d'état. Pour beaucoup ce fut un tournant décisif de leur vie. Il est un fait établi que l'état d'esprit ainsi créé en Norvège et au Danemark fut un élément majeur de l'émergence de la résistance sous l'occupation allemande

Conscient de la montée des idéologies qui menacent la paix du monde, Buchman sent l'urgence d'élargir son action. Il est persuadé que les changements qu'il a vus chez des individus sont la clé pour le changement des nations Il parle dorénavant de révolution. de " sauver une civilisation qui s'effondre ".

En 1935 à Nuremberg il avait assisté au premier grand rallye de masses des nazis. Il observe la montée en puissance du réarmement allemand. A nouveau en Allemagne en 1938, à Freudenstadt, une pensée s'impose à lui: " Un réarmement moral et spirituel, le prochain grand mouvement dans le monde sera un mouvement de réarmement moral pour tous les pays ".

Le 4 juin 1938 dans la banlieue est de Londres, devant trois mille personnes et de nombreux vétérans de l'action ouvrière, il lance publiquement son programme de Réarmement moral. Cette expression qui nous semble aujourd'hui dépassée reçoit alors un grand écho et devient le nom du mouvement.

Le temps presse. De nombreux rassemblements sont organisés des deux cotés de l'Atlantique pour changer les esprits et enrôler des masses dans ce programme qui pourrait peut-être encore changer le cours de l'histoire. Le 15 septembre 1938, à la veille des accords de Munich, Buchman prend la parole à un déjeuner organisé en son honneur à la Société des Nations à Genève.

Buchman croyait que tout homme peut faire appel au fond de lui-même a une sagesse qui ne vient pas de lui. Il n'hésitait pas à parler de sagesse divine, de se laisser diriger par Dieu. Comme nous l'avons vu son mouvement est né d'une expérience chrétienne. Buchman était un fervent croyant. Il faisait ouvertement état de sa foi mais n'a jamais voulu l'imposer à qui que ce soit. Si au début de son action il s'est surtout adressé aux chrétiens à qui il demandait de vivre leur foi, il a par la suite travaillé avec des hommes d'autres convictions religieuses et avec des incroyants dont il respectait la sincérité et dont il savait découvrir les richesses. C'est ce qui a fait l'universalité de son mouvement.

Dans cet esprit je vous invite à écouter ces quelques extraits d'un discours prononcé à Interlaken en septembre 1938: Nous nous sommes assigné la tâche difficile de liquider le passif sans cesse accru des rancunes et de la peur. Les chances sont apparemment contre nous. Mais de même que les individus peuvent être libérés de la prison où les tiennent le doute et la défaite morale, de même les nations peuvent être délivrées de la peur, des ressentiments, des jalousies, du découragement dont elles sont prisonnières.

le monde attend de l'homme d' Etat, aussi bien que du simple citoyen, une solution inspirée. Oui, il a besoin d'hommes d 'Etat inspirés qui ne soient pas dirigés par la seule intelligence humaine, mais par cette aide supplémentaire, la vision et la compréhension du plan suprême.

Ici prend fin la première partie de mon exposé. La guerre était sans doute inévitable. Les hommes et les femmes formés par Buchman se sont trouvés dispersés à travers le globe, certains dans les forces armées, d'autres dans la résistance, plusieurs y perdirent la vie. Les liens qu'ils établirent au cours de leurs affectations variées autour du monde furent en bonne partie responsables de l'expansion mondiale du Réarmement moral la paix revenue.

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Buchman passa la guerre aux Etats-Unis. Il fut victime en 1941 d'une attaque cérébrale, entre la vie et le mort pendant des semaines. Ceux de son équipe qui n'avaient pas été mobilisés jouèrent un rôle reconnu pour renforcer le moral de ce pays. Pour ce faire ils firent le tour du pays avec une revue musicale You can defend America.

Une fois remis. quoique partiellement paralysé, Buchman et son entourage préparèrent l'après-guerre. Tant bien que mal des contacts furent établis avec leurs amis en Europe, parmi ceux-ci quelques Suisses conscients que le fait d' avoir été épargnés dans la tourmente leur conférait le devoir de faire quelque chose pour la reconstruction de leur continent. Ils offrirent de créer un Centre de Rencontres internationales où pourraient s'amorcer les réconciliations nécessaires au retour de la paix.

Ce projet devint réalité quand en 1946 un petit groupe de Suisses rassemblèrent les fonds pour acheter l'ancien Caux Palace de Montreux alors voué à la destruction. Quelques-uns donnèrent toutes leurs économies, d'autre vendirent leur chalet de montagne et il fallut beaucoup de dévouement et de générosité pour remettre ce bâtiment en état.

Le 15 juillet Buchman arrive avec une équipe internationale et c'est le début d'une grande aventure. De suite Buchman demande où sont les Allemands. Ils n'avaient pas été invités. "Vous ne pourrez pas reconstruire l'Europe sans les Allemands " insiste-t-il. Mais il était difficile d'obtenir des visas et ce n'est qu'en été 1947 qu'une délégation allemande fut autorisée à venir.

Là il faut que je vous parle d'une personne que j'ai bien connue, Irène Laure. Cette femme avait pris une part active dans la résistance à Marseille, secrétaire nationale des femmes socialistes, elle avait été élue en 1945 députée SFIO à l'Assemblée constituante. Déçue par les divisions et les jeux de la politique, elle accepte une invitation à Caux en cet été 1947. Quand après quelques jours passés là elle apprend la venue d'une centaine d'Allemands elle décide de partir. C'est Buchman qui la retient. Mais sa haine est profonde. Elle reste enfermée plusieurs jours dans sa chambre à revoir tous ses sentiments jusqu'à ce qu'elle accepte de rencontrer, autour d'un repas, une Allemande dont le mari avait pris part au complot contre Hitler et avait été exécuté. Irène Laure parle de son passé, de ses camarades dans la résistance, de ceux qui sont morts dans les camps, des souffrances dont elle a été témoin. Puis soulagée d'avoir vidé son coeur elle dit à l'Allemande: " Si je vous raconte tout cela c'est que je veux me libérer de ma haine ". L'Allemande raconte à son tour ce qu'elle a souffert et ajoute: « Je me rends compte que nous n'avons pas assez résisté, que nous n'avons pas résisté à temps. A cause de nous vous avez terriblement souffert. Pardonnez-nous, je vous en prie " « Ce jour là. dit Irène Laure, je me suis sentie libre, libre comme je ne l'avais jamais été auparavant ».

Le même jour elle prend la parole dans la réunion plénière devant 500 personnes dont les cent Allemands. Elle parle de son passé de résistante. "Je ne peux pas oublier, dit-elle, mais je peux pardonner " puis à la surprise de tous elle conclut en demandant pardon pour sa haine. Je passe sur la suite, mais ce jour là un pas a été franchi sur la route de la réconciliation entre nos deux pays.

Puis Irène Laure est invitée en Allemagne, elle parcourt le pays, elle prend la parole dans une réunion après l'autre et dans la plupart des parlements des Landers. Ce n'est pas facile, elle a peur de trahir ses amis de la résistance, mais chaque fois à nouveau elle demande pardon pour sa haine. Cette tournée touche une grande fraction de la population allemande qui reprend espoir d'être à nouveau acceptée dans la communauté des nations. Dans les années qui suivent ce sont des milliers d'Allemands qui passent par la maison de Caux, parmi eux le futur chancelier Konrad Adenauer et sa famille.

L'écho est grand en France. Des milliers de Français viennent également à Caux. Le gouvernement français décerne à Buchman le titre de chevalier de la Légion d'honneur pour sa contribution à une meilleures entente entre la France et l'Allemagne. En 1953 Robert Schuman se rendra aussi à Caux.

Cet effort du Réarmement moral pour la réconciliation ne s'est pas limité à l'Europe. Nous n'avons pas le temps ici d'en conter tous les aspects. Sachez cependant que le Japon et ses anciens ennemis ont été affectés. Dès 1950 Caux a accueilli des délégations japonaises, parmi celles-ci les maires de Hiroshima et Nagasaki.

Puis vinrent les années de la décolonisation. Le Réarmement moral se devait d'agir. Il l'a fait avec plus ou moins de succès dans maints pays d'Afrique et d'Asie.

Je vous parlerai du dénouement de la crise franco-tunisienne que j'ai suivi de plus près. En 1953, la tension était grande en Tunisie, les attentats se succédaient, le héros du combat pour l'indépendance, Habib Bourguiba, était en détention dans un fort de l'armée française. Frappé par ce qu'il voit à Caux le journaliste français Jean Rous, défenseur de la cause tunisienne, nous recommande d'y inviter un nationaliste, proche de Bourguiba, en exil en France, Mohamed Masmoudi. Il avait été arrêté plusieurs fois et était surveillé par la police. I1 ne fut pas facile de le faire entrer en Suisse. I1 déclare en arrivant à Caux: « Mon coeur est bourre de haine comme une bombe de dynamite ». Mais les témoignages de changements et de réconciliation des Allemands et Français présents sont si forts qu'il décide d'essayer le même chemin. Comme Madame Laure six ans plus tôt il prend la parole à une session pléniére. " Ce qui a été possible entre la France et l'Allemagne, dit-il, peut l'être entre la France et mon pays. Je repars d'ici libéré de tout préjugé à l'égard des Français » et d'ajouter: « J ai reçu une lettre de ma mère qui me parle de l'arrestation de mon frère et termine en disant: mon fils je prie que Dieu te bénisse et maudisse les Français. Je lui ai écrit ce matin la remerciant pour ses prières et lui-demandant de ne plus souhaiter la malédiction des Français. " Sa mère était veuve d'un pêcheur de Madhia, une femme profondément croyante que j'ai souvent rencontrée depuis.

De retour en France ses amis politiques remarquent son changement. L'un d'entre eux est Pierre Mendès-France qui avait été son avocat lors d'une précédente arrestation. Ce dernier, devenu Président du Conseil, le fait venir à Genève où il négociait sur l'lndochine, pour étudier ensemble comment se sortir du problème tunisien. Quelques semaines plus tard Mendès-France s'envole pour Tunis et propose l'ouverture de négociations sur l'autonomie interne de la Tunisie.

Masmoudi est l'un des négociateurs. La tâche s'annonce difficile. L'opinion française et les colons ne sont guère favorables. A la veille des négociations des Français qui ont connu Masmoudi à Caux organisent avec l'appui d'un membre du gouvernement un dîner à la maison du Réarmement moral à Boulogne-Billancourt où Masmoudi rencontre le chef des négociateurs français, Jean Basdevant. Au début du repas chacun est sur ses gardes et l'atmosphère glaciale jusqu'au moment où Masmoudi avec simplicité et honnêteté raconte son séjour à Caux et la lettre qu'il a écrite à sa mère. La confiance est établie et ne faiblira jamais jusqu'à l'aboutissement des négociations. Celles-ci ont connu des hauts et des bas et ont plusieurs fois frôler la rupture. Mais à chaque fois Masmoudi et Basdevant ont pu se retrouver, mettre cartes sur table et sortir de l'impasse.

Le jour même de la signature de l'accord Masmoudi est venu dans notre maison de Boulogne pour remercier de l'aide reçue." Sans la foi que j'ai retrouvée à Caux, dit-il, cet accord n'aurait pas été possible ". Habib Bourguiba avant de retourner triomphalement en Tunisie est venu à son tour déjeuner chez nous pour exprimer sa reconnaissance.

Très tôt dans son parcours Buchman s'était lié d'amitié avec des dirigeants du monde ouvrier, au sein des trade unions britanniques et des grands syndicats américains. Il n'adhérait pas à la lutte des classes. Il pensait que des hommes de part et d'autres pouvaient s'unir pour que ça change. Il croyait en une révolution plus grande qui inclue tout le monde. Cela lui valut des attaques virulentes de Moscou, en particulier quand l'esprit du Réarmement moral se répandit parmi les mineurs de la Ruhr.

Un des syndicalistes qui voua une grande amitié à Frank Buchman est le Français Maurice Mercier. Mercier avait appartenu au Parti Communiste. Pendant la guerre il avait été chargé d'organiser la CGT clandestine dans la zone sud. Des règlements de compte et des liquidations au moment de la libération l'amenèrent à quitter le Parti, et en 1948 il s'allia à Léon Jouhaux pour fonder Force Ouvrière dont il dirigera pendant trente ans la branche textile.

lnvité à Caux en l949, Mercier y rencontre des idées et des hommes qui satisfont son esprit révolutionnaire et comblent le vide laissé en lui par sa rupture avec le communisme. Entre lui et Buchman le courant passe. Il s'installe une sorte de connivence.

Mercier trouve à Caux un employeur avec qui il s'était affronté pendant les grèves du Front populaire en 1936. Il est sidéré de constater combien la vision de cet homme avait changé. Encouragé par Buchman et ses amis il fait venir à Caux en 1950 et 1951 plus de quatre vingt délégations de l'industrie textile, formées d ouvriers, de cadres et d'employeurs. Le climat est créé qui permet la signature en 1951 de la première convention collective signée en France après la guerre, puis de l'accord du 3 juin 1953 sur les retraites complémentaires, le chômage partiel et une participation aux fruits de la productivité, accords dont ont bénéficié les 600.000 ouvriers du textile.

Irène Laure, Mohamed Masmoudi, Maurice Mercier, trois personnes parmi des milliers d'autres qui ont découvert le Réarmement moral du temps de Buchman, qui ont comme lui vécu une expérience de transformation intérieure fondamentale et ont marque l 'histoire de leur temps, une illustration de ce que le philosophe français Gabriel Marcel trouvait dans le Réarmement moral « la conjonction de l'intime et du mondial ».

Frank Buchman est mort le 7 août 1961 à Freudenstadt. Buchman n'était pas un saint. Il s'est parfois gravement trompé. Tout ce qu'il avait espéré ne s'est pas réalisé. Mais, toujours selon Gabriel Marcel, " partout où il est passé il a laissé derrière lui comme "un sillage créateur ".

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L'élan allait-il se poursuivre? Buchman n'avait pas désigné de successeur. N' ayant rien créé d'institutionnel, il n'avait rien à perpétuer. Le réseau d'hommes et de femmes qui s'était créé à travers le monde entier, était décidé à continuer son combat pour un monde plus juste et un monde en paix. Ceux qui voulurent continuer à se réclamer de lui durent apprendre à travailler ensemble. Pendant quelques années un des proches de Buchman, le journaliste et écrivain anglais Peter Howard marqua de son dynamisme cette transition vers une prise de responsabilité collégiale des plus engagés.

Malheureusement dans certains pays vers la fin des années soixante une division ne put être évitée et il fallut une dizaine d'années pour que le Réarmement moral y reprenne son plein essor.

Nous n'avons pas le temps d'entrer dans le détail des développements qui ont suivi. ll faut savoir que la maison de Caux a continué à accueillir chaque année des milliers de personnes. Un nouveau centre de rencontres a été bâti à Panchgani en Inde qui permet de rayonner en Asie et dans le Pacifique. Un troisième centre a été créé à Petropolis au Brésil.

Les objectifs prioritaires pour aujourd'hui ont été redéfinis en 1993 à Chypre par une délégation internationale de responsables du mouvement:

- Guérir les blessures de l'histoire afin d'enrayer le cercle vicieux de la revanche et de la violence.
- Renforcer la dimension morale et spirituelle de la démocratie, en combattant les égoïsmes individuels et catégoriels.
- Inspirer chacun, au niveau individuel, familial et collectif à sortir de la logique du blâme et à entrer dans celle de l'amour et de la responsabilité.
- Promouvoir l'engagement éthique des partenaires de la vie économique.
- Rétablir une véritable vie communautaire dans les villes.
- Créer des réseaux d'hommes et de femmes de traditions culturelles et religieuses différentes qui s'engagent à oeuvrer ensemble pour la justice et la paix.

Les rencontres de Caux et des autres centres participent à la concrétisation de ce programme. En même temps sont issues du Réarmement moral diverses branches qui travaillent en association avec d' autres organisations ayant des objectifs semblables. Voici les noms de quelques-unes de ces branches:

-Agenda pour la Réconciliation très actif ces dernières années au Cambodge, sur le continent africain et au Moyen Orient, pour guérir les blessures du passé et forger l'avenir.
-Le Forum international de la communication qui depuis dix ans a rassemblé un peu partout dans le monde des professionnels des media soucieux de développer dans ce secteur un nouveau sens de responsabilité.
-Foundation for Freedom qui organise pour les jeunes des stages de formation à la démocratie dans l'Europe de l'Est.
-Espoir dans les villes dont l'oeuvre pour la réconciliation blancs noirs dans les agglomérations américaines est reconnue.
-La Table ronde de Caux qui réunit deux fois par an des responsables du monde économique, engagés à la définition de principes éthiques dans la conduite des affaires.

J'aurais voulu illustrer ces actions, qui ont eu des répercussions dans la vie publique, par quelques histoires humaines de plus. Peut-être en évoquerons nous tout à l'heure en réponse à vos questions. Ma femme et moi en avons été des témoins privilégiés, non seulement en France mais aussi dans d' autres parties du globe. Nous ne pouvons pas oublier entre autre les mois passés à Delhi et nos contacts avec les intouchables qui regagnaient leur dignité. Nous avons constaté que l' action du Réarmement moral ne dépend pas tant de plans stratégiques que d'individus motivés qui suivent ce que j'aime à appeler « un fil conducteur ».

Je vous donne un dernier exemple de ce processus: Un inspecteur des finances qui connaissait Caux fut chargé dans les années cinquante de s'occuper du week-end à Paris du gouverneur de la banque du Cambodge en visite officielle à Paris, M. Son Sann. Il le met en contact avec la maison du Réarmement moral à Boulogne, contact qui ne fut jamais rompu jusqu'à sa mort en décembre dernier. Son Sann fut par la suite l'un des premiers ministres de Sihanouck avant les Khmers rouges. En 1979 les Nations Unies lui demandent de diriger un gouvernement de coalition en exil opposé à la main mise vietnamienne sur son pays. Pendant cette période il visite Caux. J'ai même organisé pour lui une rencontre au Parlement européen à Strasbourg. Après les accords de Paris il sera président de l'Assemblée nationale puis membre du Conseil constitutionnel. Qui l'aurait imaginé lors de sa première visite chez nous ?

Encouragés par lui des militants du Réarmement moral en France, en Australie et aux Etats-Unis se lièrent d'amitié avec des étudiants cambodgiens et des réfugiés qui avaient perdu leurs proches dans le génocide. A la demande de ces derniers, se sont tenues des réunions de réflexion, dans l'optique du Réarmement moral, sur les valeurs qu'il leur faudra adopter pour établir dans leur pays le moment venu un régime de justice à l'abri des errements du passé. Quelle ne fut pas notre surprise après les accords de Paris et les élections de 1993 de constater que plusieurs membres du nouveau gouvernement avaient participé à ces séances de formation.

Sur leur invitation en mars 1993 le Réarmement moral organise à Phnom Penh un séminaire public sur le thème: " Construire la confiance pour établir la paix ". Un film sur l'expérience de réconciliation de Mme Irène Laure est doublé en khmer, à l'aide d'une subvention du Quai d'Orsay, et diffusé par la télévision. Ces efforts pour la renaissance du Cambodge se poursuivent aujourd'hui à l'aide de publications, de séminaires, de stages à Caux ou Panchgani et même de films présentant dans la culture khmer et bouddhique les valeurs universelles de compassion, pardon et droiture. C'est une bataille qui continue et, comme vous le savez, elle est encore loin d'être gagnée.

On pourrait citer d'autres exemples comme actuellement en Somalie, au Rwanda. Un point commun: toutes ces aventures ont commencé par l'engagement d'une personne qui a découvert au plus profond d'elle-même le secret du changement et l'a mis en pratique sur le plan personnel et familial, de même que professionnel ou politique.

Parlant récemment à Londres, Cornelio Sommaruga, le nouveau président de la fondation qui gère le centre de Caux, et lui-même ancien président du comité international de la Croix-rouge expliquait pourquoi il avait accepté d'assumer cette tâche nouvelle: " Durant mes années difficiles à la tête de CICR, disait-il, j'ai vu tant de massacres, de génocides, de tortures, de déplacement de populations que je suis arrivé à la conclusion que la paix a un prix...Celle-ci n est pas simplement le fruit de la signature solennelle d'un beau document diplomatique. Elle doit opérer d'abord dans le coeur et l'esprit des hommes, aussi difficile cela soit-il ".

A l aube de ce 21ème siècle les menaces qui pèsent sur notre planète semblent aussi graves que celles qui donnèrent naissance à notre mouvement en 1938. D'autres problèmes ont pris de l'ampleur comme la pollution ou la violence dans nos villes. Je ne trahirais pas Frank Buchman en affirmant qu'aujourd'ui encore le monde a besoin pour le conduire d'hommes et de femmes fidèles à la parole donnée, intègres et passionnés. Avec eux, aux cotés d'autres groupes ou mouvements comme le vôtre, le Réarmement moral est décidé à apporter sa pierre à l'effort commun pour construire un monde meilleur.

Pas étonnant alors, tandis qu'une nouvelle génération prend la relève, que l'Association pour le Réarmement moral en France, reconnue d'utilité publique, ait adopté un nouveau nom, dit nom d`usage: Changer international.

Mulhouse, le 3 mars 2001

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Date de parution : 03 mars 2001