Les préalables d'un vivre ensemble : Rôle de la religion

Pasteur Marcel Manoël
Président du Conseil national de l'Eglise réformée de France
Membre du Conseil de la Fédération protestante de France


Intervention à la rencontre annuelle des Musulmans de France
UOIF,
Union des Organisations Islamiques de France,
Le Bourget - 6 mai 2006


Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi tout d'abord de vous saluer au nom de la Fédération protestante de France, et de vous dire notre intérêt pour les objectifs que vous avez donnés à cette rencontre annuelle. En effet, la pratique de la religion - les protestants diraient plutôt la manière dont les croyants peuvent vivre et témoigner de leur foi - dans la société moderne, sécularisée et laïque qui est la nôtre, est une question qui nous est commune, au-delà des différences entre nos identités et pratiques religieuses.

C'est dire que c'est avec beaucoup de plaisir que j'ai répondu à votre invitation, pour tenter de partager avec vous quelques convictions d'un chrétien protestant sur le rôle de la religion dans notre "vivre ensemble" commun. J'en soulignerai brièvement trois :

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D'abord, l'affirmation que la foi détermine la vie du croyant.

Celui à qui Dieu s'est fait connaître, celui qui est entré dans cette relation personnelle confiante avec Dieu que nous nommons la "foi" ne peut qu'en être rempli, changé, orienté, habité… La foi n'est pas une simple opinion, ni seulement une morale ou un savoir, même si elle s'exprime au travers d'idées, se pratique dans des engagements concrets, et ouvre à une manière nouvelle de connaître le monde et l'autre. Elle ne peut être enfermée dans les limites de la conscience personnelle, ni restreinte à la vie intime ou privée, mais elle fait partie de toute la vie du croyant : elle la fonde, la nourrit, l'accompagne et l'illumine tout au long de son existence.

Bien sûr, nous le savons tous, elle ne le fait pas de la même façon à tous les moments, et tous les fidèles ne vivent pas non plus de la même manière leur parcours de foi personnel. Mais il nous faut, ensemble, résister à cette idée qui tend à devenir aujourd'hui une règle incontestable : que tout ce qui concerne foi et religion n'aurait pas de pertinence dans la vie ordinaire et publique du fidèle, et qu'il devrait en quelque sorte laisser ses convictions au vestiaire lorsqu'il entre à l'usine ou au bureau, ou lorsqu'il exerce ses responsabilités de citoyen.

La foi ne concerne pas seulement ce qui serait une vie "religieuse" à part, qui se déroulerait dans des édifices cultuels ou dans l'intimité familiale, mais elle concerne bien la vie quotidienne du croyant.

Ceci dit, cette légitimité de la foi et de sa pratique ne signifie en tous cas pas pour nous l'instauration d'une domination religieuse sur la société.

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Je m'en expliquerai à partir d'une seconde proposition : La foi libère et intègre, deux verbes avec lesquels que je souhaite caractériser le rapport créé par la foi entre le croyant et la société où il vit.

On a parfois compris la doctrine protestante dite "des deux règnes" comme une séparation étanche entre deux domaines : le "religieux" où les institutions religieuses auraient autorité, et le "profane" ou le pouvoir reviendrait aux autorités civiles. Compréhension fausse, puisque dans la situation de chrétienté qui caractérisait le temps du Réformateur Martin Luther, les gouvernants recevaient leur autorité de Dieu tout autant que les instances ecclésiales. Mais ce que soulignait le Réformateur, c'était qu'en matière de foi et de religion il n'y avait qu'un moyen d'autorité légitime, celui de la parole, de la prédication de la Parole de Dieu, et que l'Eglise ne pouvait user en cette matière du pouvoir temporel - le pouvoir de la loi, de la force armée et des tribunaux - à la disposition des gouvernants pour veiller au bien de la société.

Aujourd'hui, cette doctrine traduit toujours la sorte de "décalage" qui existe entre le croyant et le monde. Nous employons aussi souvent l'expression "être dans le monde, mais pas du monde", pour exprimer le double caractère de cette relation, à la fois d'intégration et de liberté.

Relation de liberté d'abord : la connaissance de Dieu libère des idoles qui prétendent détenir le pouvoir dans la société : idoles de la puissance, de la richesse, de l'image, de la consommation, des idéologies de toutes sortes... ! Une libération de tout ce qui peut fausser nos perspectives sur la société et ses réalités, ou troubler notre regard sur les autres. Une libération qui, loin de placer le croyant sous quelque dépendance religieuse que ce soit, le met en situation d'exercer une responsabilité libre. Et ouvre ainsi à une véritable relation d'intégration où, comme citoyen, acteur social et culturel, travailleur ou consommateur, le croyant exerce, solidairement avec les autres et parmi les autres, ses pleines responsabilités.

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Pour préciser enfin les modalités du rapport entre religion et vie quotidienne, j'avancerai une troisième proposition : la foi se pratique dans le témoignage, le dialogue et le service.

Si le croyant est appelé à témoigner de sa foi, par conviction certes, mais aussi tout simplement pour dire qui il est et être ainsi honnête avec les autres, la foi ou l'impératif religieux ne peuvent pas être utilisés comme arguments d'autorité dans les débats de notre société. On ne peut pas imposer des convictions, ni des pratiques religieuses. La vraie foi ne peut s'épanouir que dans la liberté. Et elle ne peut s'exprimer que dans le dialogue et le service.

Le croyant n'est pas dispensé d'exercer sa responsabilité dans le débat, de trouver les arguments accessibles à tous, et discutables par tous, pour présenter et défendre ses convictions. Il n'est pas dispensé de chercher les compromis nécessaires au "vivre ensemble" d'une société diverse et plurielle. Pour nous, il ne s'agit pas là de compromission ou de simple tolérance mais, au cœur même de la foi, de rendre compte du regard que Dieu porte lui-même sur le monde, tel que nous le découvrons - pour nous, chrétiens protestants dans la révélation de Jésus de Nazareth - : critique mais bienveillant, juste mais plein de pitié, souverain mais engagé par amour dans le salut du monde et de chacun de ses enfants.

Ouverture au dialogue et disponibilité pour le service des autres : c'est là me semble-t-il ce que devraient être les caractéristiques d'une pratique quotidienne de la religion. Une pratique nourrie certes par la prière, par la méditation des Ecritures, par la fidélité aux assemblées cultuelles, mais vécue essentiellement dans cette relation de service avec l'autre, libre et responsable.

Nos contemporains, il faut le reconnaître, ont aujourd'hui peur des religions. Ils les voient en termes de violence, de conquêtes, de guerre, de soumission aveugle quand ce n'est pas d'aliénation mentale. Je rêve du jour où, dans la vie de chacun, le mot "religion" sera synonyme de respect pour chaque personne humaine, d'espérance pour l'avenir, et de liberté joyeuse pour le présent !

Je crois qu'il nous revient, en dialogue les uns avec les autres, d'être porteurs de cette parole.

Je vous remercie encore de votre invitation, qui témoigne de votre volonté d'ouverture, et de votre attention.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 06 mai 2006