Germaine Tillion : Un regard à l’écoute

D.R.

Germaine Tillion : une sentinelle qui ne laisse rien passer ; elle veut voir, détricoter, reconstruire, comprendre ; inlassable tête chercheuse, têtue, tenace, dans la complexité des sociétés, dans l’entrelacs des choix personnels et politiques, elle sait écouter ; chez elle, ténacité et vigilance sont les autres noms de l'espérance : le dynamisme et non la paralysie, l'engagement et non l'indifférence. Une foi en l’homme qui interdit à ceux qui en vivent de plier l’échine...

Rencontrer cette grande dame, lucide sans morosité, militante sans naïveté, malgré tous les ‘malgré’ qui l’ont meurtrie, changera mon regard sur les autres : commence, pour moi, un long travail spirituel autant qu’intellectuel et politique, une longue marche inachevée : du pays des redresseurs de torts, à celui des acteurs de réconciliation inventive... Concrètement, aujourd’hui : comment entendre et mêler langages et accents métissés venus d’ici et de là, de la mer et du sable, en Algérie comme en Palestine ? Comment partager cette passion d’une terre commune, aimée de tous, femmes et hommes de Méditerranée ? Comment chérir à la fois le berbère, l’arabe et le français ?...

Décembre 1954. J’habite, avec ma famille, le village de Menaâ, au coeur de l’Aurès. Les opérations militaires ont commencé, l’indépendance algérienne est en marche, c’est le temps de la peur, « Louoqt el khouf ». La nouvelle me parvient très vite par quelques gamins jouant et criant : « La roumia est arrivée ! ». Germaine Tillion, le retour. Pour Menaâ, une grande amie ; pour moi, une visite inoubliable : Germaine Tillion est de celles et de ceux qui m’ont fait naître.

Pour l’heure, je ne sais rien d’elle, ou si peu. À mon arrivée en pays chaouïa en 1948, j’ignorais, hélas, tout de ses travaux sur l’Aurès. Et c’est sans aucune formation en ethnographie que j’ai découvert ma vallée et ses habitants. Sans le savoir, j’ai suivi les pas de Germaine Tillion : j’apprends le chaouïa, je parcours les pistes, en découvreur solitaire de cette société d’avant les temps, à l’écart du monde. Pasteur protestant en mission, je multiplie les erreurs d’approche et les méprises... Certes, je cherche à comprendre les besoins et les désirs de ce peuple, mais j’y travaille en aveugle, en ethnographe sauvage et sans instruments.

Décembre 1954, en ces jours gris d’anxiétés, Germaine Tillion débarque, sans escorte, sans protection, sans prétention : elle retrouve, avec émotion, ce lieu où elle a vécu en 1934, la vue imprenable sur le village, l’odeur de beurre rance et d’huile d’olive forte, les fumées de genévrier. C’est une amie qui retrouve un pays ami : et tout de suite, son regard perçant, impatient de nouvelles et son écoute profonde.

Ce n’est pas qu’elle questionne, non, -son véritable secret, c’est le respect, dans l’Aurès comme à Ravensbrück : une attente, une entente, comme une communion qui germe, au travers des pires horreurs comme des grands enthousiasmes... À la fois une distance et une vraie rencontre avec l’autre quel qu’il soit, un humour et une réelle proximité.

Dans un de ses romans, Pierre-Henri Simon décrit avec bonheur l’émerveillement de telles rencontres, et ce qu’il en advient : pensant à ma rencontre avec Germaine, j’aime à citer ce passage du Somnambule : «... Jamais, avec aucun de mes amis de jeunesse ou de maturité, je n’avais eu l’impression que me donnait cette femme, inconnue la veille, d’une présence indiscutable et d’une aptitude à communiquer de tout. Il doit bien arriver qu’un homme, vivant depuis longtemps dans un peuple étranger, dont il n’a jamais bien su la langue, gêné de ne pouvoir tout comprendre ni tout dire, voit débarquer un jour quelqu’un de son pays qui parle son idiome natal : alors les mots se précipitent, chargés de leurs sens et de leurs nuances, une image dit plus qu’un long discours, une allusion découvre un repli de soi-même oublié ou inconnu : un dialogue inépuisable commence et l’on sent qu’il n’ennuiera jamais... Il y a ce fait, exceptionnel, et dont la découverte enchante, que deux personnes, chacune étant bien ce qu’elle est, se reconnaissent, et au sens le plus étroit du mot, s’entendent...»

Oui, rencontrer cette grande dame du siècle, c’est approcher un être de lumière, qui te met tout de suite à l’aise ; on s’entend, ses questions sont -disons- pertinentes et impertinentes ; son regard ne te lâche pas. Elle veut comprendre, elle veut savoir et témoigner : nos premières conversations, fraternelles et libres, sont dans l’urgence et dans l’estime. Germaine Tillion : une force, un souci de l’autre. Un parler vrai.

Une leçon d’ethnographie

Un matin de décembre 1954, à Menaâ. Froid sec, lumière toujours mystérieuse et habitée ; le vent allègre chasse de rares nuages du côté du Mahmel ; l’atelier de mon voisin Âli-Ou-Ramdan fume déjà et son enclume forge le silence. Nous partons, Germaine Tillion et moi, pour une brève visite à Tagoust, curieux village double, le blanc et le rouge, à quelques 1200 m. d’altitude. Nous en sommes, l’un et l’autre, amoureux... On y travaille l’alpha depuis des générations, hommes et femmes se répartissant les fabrications. Germaine veut tout réapprendre, un carnet ‘moleskine’ noir à la main, retrouvant son ancienne passion pour le détail de la vie quotidienne de ces paysans que nous aimons : pour moi, c’est une véritable leçon d’ethnographie qui commence.

Le travail des femmes, traditionnel, c’est le tissage de nattes rudimentaires à base d’alpha, très rustiques, peu ou pas décorées : et c’est d’ici que viennent les plus réputées. Les Arabes du Sud les échangent, nattes et courges contre sel et dattes. Les hommes, eux, fabriquent les solides paniers doubles que portent mulets et ânes chaouïs pour transporter matériaux et denrées diverses. Tout un artisanat de sparterie traditionnelle, et c’est, au cours des saisons, étalée à sécher au soleil sur les rochers et les toits, ou macérant dans l’eau froide, une étonnante palette de couleurs délavées, dans une gamme sobre, du vert au bistre. Plus tard, les tisserandes y ajoutent décorations et motifs géométriques, du rouge au brun-noir : losanges, triangles, chevrons, lignes brisées, damiers, voire croix insolites. Il faut battre l’alpha sur la pierre appropriée, le sécher à demi, à l’ombre, pour, enfin, le tisser humide afin d’éviter qu’il ne casse. Le métier se tient debout dans la pièce principale, à côté de celui qui tisse les laines rouge-amarante...

Germaine Tillion prend des dimensions, note un détail, s’inquiète du prix de revient, de la matière première, du temps de fabrication… etc. Elle me demande de prendre des photos, elle questionne, elle écoute... C’est à la fois l’ethnographe en plein travail, et celle qui croit en l’homme et dessine un avenir pour la femme. Elle le dira bientôt :
«... Sortir de la clochardisation qui se développe, c’est pour la femme chaouïa, pouvoir gagner un peu d’argent. Elle-même, personnellement, par son travail et son habileté ».

Germaine partage mon plan pour vendre ces nattes, et valoriser à la fois le travail des femmes et leur autonomie. « Et si nous pouvions les vendre en France ? Et si une grande surface parisienne en faisait venir, régulièrement ? » Elle n’oubliera pas et, quelques mois plus tard, questionnera à Paris, le Printemps, les Galeries Lafayette et le Bon Marché. Des propositions précises, des conditions de commercialisation et de suivi... Mais la guerre s’intensifiant bloque l’opération... Sur les terrasses des deux villages de Tagoust, les femmes apprennent à connaître les avions, les bombes, le feu, les bidons de napalm... Elles n’exporteront pas encore leurs nattes.

Demain est un autre don

Autre visite. Au sommet du village de Menaâ, nous allons rencontrer mon ami Abdelhafid Belhiss. Son discret atelier est, pour moi, un lieu de méditation préféré : je veux en faire profiter Germaine. C’est le maître menuisier de Menaâ, et j’aime son atelier aux senteurs de cèdre et de genévrier. J’aime son calme, son sourire et cette caresse quand il touche le bois, d’un effleurement qui dessine, d’une main tendre, l’objet qui naîtra demain de ce fût d’olivier ou de ce tronc de conifère.

Un sage. un poète : j’aime aussi son constant désir de comprendre ; un musulman un brin mystique, en recherche spirituelle sincère, il aime élargir son horizon et partager. Serviteur d’Allah el Hafid, Celui qui protège.

Ce matin, il nous salue et nous reçoit dans l’amitié. Un espoir l’habite :
« Que le ciel s’éclaire, si Dieu veut, au loin là-bas, du côté des violents qui de part et d’autre sèment la mort, tu vois, M’sieur Bois, ça n’est pas la France, ni l’Algérie ! les deux sont contre nous ! » Mais surtout, un bonheur éclaire son visage : « Il fallait que mon fils aille à l’école, et qu’il s’instruise ! Deux ans déjà je n’avais pas eu de place pour lui à l’école, tu le sais bien. Cette année enfin ... ». Il nous raconte que l’instituteur lui a montré la salle de classe, la veille de la rentrée : « Regardez, Monsieur Belhiss, il n’y a pas de table libre. Lundi c’est la rentrée : je ne peux pas le prendre ».
Mais de son d’oeil d’expert, Abdelhafid a pris la mesure d’un petit emplacement, là-bas, au fond de la classe, contre le mur, sous la grande carte aux taches rose, de l’empire colonial français : la place d’un élève !... Et toute la nuit, il travaille, découpe, et rabote un magnifique petit bureau d’écolier en cèdre, qu’il apporte dès cinq heures du matin à l’instituteur ébahi : il y aura un élève de plus à l’école de Menaâ ! Il faut voir l’air malicieux d’Abdelhafid, l’accent tranquille pour nous conter l’aventure, pour lui si simple et si naturelle...
« J’ai bien vu que c’était possible, il y avait la place de mon fils ! Faut y croire, tu vois, il suffit d’aimer : demain est toujours possible.»

Vous l’aurez compris, Abdelhafid est le frère de Germaine Tillion : même ténacité, même esprit inventif ; et cet humour, cette ferveur pour tout ce qui touche l’humain. Une sorte de tendresse et d’estime. Oui, j’aime cette femme qui m’apprend le vrai respect de l’autre, ce regard d’amour qui bannit le mépris et tente d’effacer les racines du malheur.

Dernier clin d’oeil de sa Bretagne d’adoption. “La dame de Plouhinec” sait tenir fermement l‘écoute’ : pour les marins, ce mot désigne le cordage qui sert à déployer la voile, à l’étendre et l’orienter...

Roby Bois

Hommage à paraître dans la Revue Étoiles d'Encre
(Éditions Chèvre feuille étoilée. http://www.chevre-feuille.fr)


Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur pour Protestants.org