Cette semaine nous prions pour:

Motifs et enjeux d’une réflexion sur évangélisation et prosélytisme

Colloque ISEO 2007 – Evangélisation et Prosélytisme
Intervention de Jean Arnold de Clermont
Président de la Fédération protestante, co-président du CECEF

Messieurs les organisateurs du Colloque de l’ISEO, en nous donnant la parole, à nous coprésidents du CECEF, vous nous faites payer le prix de notre commande. Celle-ci correspond bien, je crois, au chapeau qui figure en haut du programme de ces journées : les Eglises chrétiennes sont à la fois convaincues qu’il est de leur vocation d’assurer l’évangélisation, mais elles sont troublées par le développement de nouvelles attitudes pastorales ou missionnaires, souvent taxées de prosélytisme. Il revient à chacun de nous de le dire à partir de l’enracinement qui est le sien dans une tradition ecclésiale.
Je vais essayer de le faire en « protestant », c'est-à-dire tiraillé entre des courants qui longtemps se sont ignorés sinon rejetés, et qui, je vais essayer de dire pourquoi, sont devenus aujourd’hui attentifs les uns aux autres et prêts à collaborer.

J’ai retrouvé un dossier de la Fédération protestante de France intitulé « Département évangélisation », et dans ce dossier, quelques textes particulièrement significatifs. Mais il faut d’abord que je vous explique pourquoi ce dossier n’a jamais abouti.
En 1984, le Conseil de la Fédération m’avait donné comme devoir de vacances, de rédiger pour le mois de septembre un rapport sur l’éventuelle création d’un département d’évangélisation. J’ai interrogé les 65 membres du Conseil. Il leur a fallu de nombreux mois pour me répondre, et encore très partiellement et donnant des réponses totalement contradictoires, au point que le projet a été enterré en juin de l’année suivante et que le président de l’époque a suggéré alors d’organiser des colloques régionaux et s’est tourné vers le CECEF pour qu’il organise un colloque œcuménique. On en trouvera certainement trace dans nos archives.

Dans ce dossier j’ai retrouvé un texte plus ancien encore qui va nous aider à préciser la situation protestante. Il s’agit d’une remarquable étude de Georges Casalis introduisant le synode régional de la 3ème région de l’Eglise réformée de France le 24 novembre 1962. Ce texte est intitulé « Evangélisation et prosélytisme ».
Georges Casalis d’emblée expose sa thèse. Il affirme : « L’équation prosélytisme = évangélisation nous semble intenable… Nous en restons à la sagesse des nations et avec Littré les opposons résolument l’un à l’autre ; le prosélytisme, c’est le zèle, de faire des prosélytes, c’est-à-dire des convertis... L’évangélisation, c’est simplement la prédication de l’évangile et ses effets. » Et il poursuit : « On voit donc que ce n’est pas l’œcuménisme qui met en question le prosélytisme, mais bien l’évangélisation elle-même. Et qu’il ne s’agit pas simplement de définir entre les Eglises du Conseil Œcuménique, entre elles et avec l’Eglise romaine, quelques règles de bon voisinage, compatibles si possible avec la vérité et l’amour évangéliques. En fait, c’est beaucoup plus d’un choix radical qu’il s’agit ; disons-le : nous sommes en face d’une alternative : ou bien évangélisation, ou bien prosélytisme. Les deux s’excluent l’un l’autre irrémédiablement. »

Mais pourquoi cela ? Je relève simplement quelques phrases d’un long développement.
« L’évangélisation dont nous voulons saisir l’importance, le mouvement et la portée, n’est pas une œuvre à accomplir, un programme à réaliser ; elle est la conséquence imprévisible, inattendue et vraiment gratuite - c’est-à-dire ayant le caractère d’une grâce ­– de l’existence, de la simple existence fidèle de l’Eglise. Ou plutôt, disons-le clairement : elle est l’effet du témoignage que le Seigneur ressuscité se rend à lui-même par l’existence de l’Eglise… »
« Est-ce assez clair ? Que l’Eglise soit l’Eglise, et sans qu’elle le veuille, le projette ou l’organise, l’évangélisation a lieu. Qu’il y ait dans nos paroisses cette persévérance, cette joie, cette vie évangélique, et le Seigneur ne restera pas inactif. Autrement dit : que nos communautés se tournent vers Celui qui est leur tête et leur cœur, et le voici qui œuvre à la périphérie. Le problème de l’évangélisation, c’est simplement celui de notre vie en Christ, avec, sans aucun doute, cette note d’adoration et de joie qui est au centre de ce texte et qui nous fait si cruellement défaut à nous, chrétiens occidentaux qui déplorons la sécularisation, la déchristianisation, la démoralisation du monde dans lequel nous vivons, et qui ne prenons pas notre parti de n’être désormais qu’une minorité dans le monde de l’explosion démographique. »

Je ne vous donne pas tout son développement sur deux autres thèmes : l’évangélisation comme imitation du Seigneur et l’évangélisation comme rencontre du Seigneur. Mais pour rester dans notre sujet, écoutons Georges Casalis exécuter le prosélytisme en 3 lignes : « Vaut-il encore la peine d’en parler ? N’est-il pas clair que si nous entrons dans la compréhension christique de l’évangélisation que nous avons essayé de dégager, le prosélytisme, selon les définitions données tout à l’heure nous apparaîtra furieusement adamique ! Et à vrai dire, si l’évangélisation est ce que nous avons compris, le prosélytisme est volatilisé. Il est exactement ce qui est écarté comme impossible, impensable, parce qu’affecté, contrairement au credo de Philippiens 2, du signe de la domination, de la possession, du ramassage, de la pression et de la propagande religieuse, dont je dis qu’elle est la pire des propagandes. C’est le refus du dépouillement et de la mort, et par conséquent ce ne peut être qu’aux antipodes du témoignage rendu au Ressuscité : c’est l’anti-témoignage qui ne peut susciter que l’anticléricalisme, fils légitime de toutes les entreprises passées ou actuelles de domination et de mise en tutelle effectuées par les Eglises.
Par conséquent, dit-il,
1 – Les Eglise ayant reçu l’Evangile du Seigneur-esclave seront délivrées de tout esprit de concurrence avec d’autres communautés chrétiennes
2 - Les Eglise ayant reçu l’Evangile du Seigneur-esclave s’efforceront, dans une vraie ouverture œcuménique, de parvenir à la plénitude du message chrétien et accepteront, par conséquent, que la marche vers l’unité remette en question leurs traditions et attachements confessionnels.
3 - Les Eglise ayant reçu l’Evangile du Seigneur-esclave croiront à l’œuvre du Saint Esprit dans toutes les Eglises, y compris l’Eglise romaine, et entreront avec toutes les communautés géographiquement voisines dans des rapports fraternels pour étudier avec elles les problèmes posés par l’évangélisation.
4 - Les Eglise ayant reçu l’Evangile du Seigneur-esclave ne cesseront de prier et d’agir pour que se constitue enfin une Eglise évangélique unie en France.

Tout cela est très beau, mais… Si je me suis retrouvé à l’aise bibliquement et théologiquement dans le texte de Georges Casalis que j’offre bien volontiers à ce colloque parce qu’il est sans aucun doute un élément fondamental pour sa réflexion, je suis impressionné par la distance que ce texte marque avec la situation présente et le contexte dans lequel nous vivons. Aussi évidente soit la démonstration de Georges Casalis, aussi décalée est-elle par rapport à la situation de nos concitoyens qui ne vivent plus dans une situation de chrétienté. Ils vivent dans une situation quasi-totale d’ignorance de l’Evangile et de l’Eglise, un monde qui ne se dit certes pas antireligieux, mais qui croit savoir ce qu’il en est de l’Evangile et se fait une idée très arrêtée de l’Eglise, cette institution autoritaire qui sait à leur place ce qu’il faut penser et croire. Nos contemporains prennent pour argent comptant le Da Vinci Code, excellent roman au demeurant ; aussi préfèrent-ils se faire leur bricolage religieux individuel et fabriqué à partir de ce qu’ils ont puisé ici ou là dans leurs lectures ou leurs expériences, leurs rencontres ou leurs aspirations.
Mais il faut encore compléter le paysage en nous tournant vers les responsables politiques. Eux aussi en grande majorité, participent de la même ignorance, et pour éviter d’avoir à se confronter avec la présence et les interrogations du religieux, le déclarent comme devant rester dans le domaine du privé.
Cette situation quasi générale dans une société européenne sécularisée change radicalement les conditions du témoignage chrétien. Dans ce que je décris comme un état d’acculturation religieuse, le témoignage simple des chrétiens ne questionne plus guère. Il participe seulement au pluralisme de la société sans ouvrir avec elle quelque débat que ce soit.
C’est donc un véritable défi que doivent relever les chrétiens pour redonner sens au prosélytisme.
Entendons-nous : je ne suis pas en train de vous dire que, sortant dans la rue, je dois désormais regarder tout passant comme un homme ou une femme dont je dois faire un adepte par tous moyens appropriés

1. avec respect et considération, ce qui est le minimum dans une perspective du vivre-ensemble

2. avec écoute et acceptation d’être moi-même interpellé par ses questions, ce qui est le minimum pour un échange véritable.

Mais je me dois par fidélité à la mission qui m’est confiée comme disciple du Christ, de partager la bonne nouvelle du Salut, de lui donner visibilité et intelligibilité.
Il n’est pas le lieu ici de faire une étude de ce que cela signifie comme attitude et comme témoignage personnel, comme responsabilité de présence communautaire et ecclésiale dans l’espace public. Ce que je veux indiquer simplement, c’est qu’à l’opposition classique entre évangélisation et prosélytisme, soit il faut aujourd’hui substituer une tension créative entre ces deux termes, soit développer une véritable théorie de la présence des chrétiens et de l’Eglise dans l’espace public.

Ayant dit cela, je crois avoir balisé les termes de la « commande » du CECEF. Mais j’aimerais encore y ajouter une dimension, celle de l’œcuménisme.
Cette présence dans l’espace public, faite de témoignage et d’engagements dans la vie quotidienne n’a aucune raison à mon sens d’être confessionnelle ; ou plutôt elle participe à un débat public sur des questions auxquelles la diversité des réponses traverse autant nos Eglises qu’elle les sépare. Qui plus est, ce témoignage, pour être reçu comme parole de chrétien et d’Eglise, doit autant que possible être référé au message évangélique qui nous est commun. La Charte œcuménique européenne signée en 2001 entre le Conseil des Conférences épiscopales et la Conférence des Eglises européennes a tracé les grandes lignes de ce témoignage commun. Elle devrait être pour chacun de nous un guide fort utile.
Je dirais, pour faire bref, qu’à 75% cette présence active du témoignage chrétien dans la société contemporaine peut être œcuménique. La marge de 25% que je laisse ouverte à la diversité confessionnelle tient à ce que le témoignage a toujours une dimension personnelle, donc qu’on le veuille ou non, une dimension, de prosélytisme.

Jean-Arnold de Clermont
Président de la Fédération protestante de France
ISEO, 30 janvier 2007