Cette semaine nous prions pour:

Viens Esprit Saint, guéris et réconcilie

Une grande croix, don des Eglises de Jérusalem 

Appelés en Christ à être communautés de réconciliation et de guérison »

Impressions sur la
Conférence mondiale sur la mission et l’évangélisation, Athènes, mai 2005
Martin Hoegger, délégué de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse

Agios Andreas, 10 mai 2005 

Une douce brise souffle du large. Un bateau accoste sur la plage d’Agios Andreas – Saint André. Il amène une croix en bois d’olivier, fabriquée à Bethléem, don des Eglises de la « Terre de Celui qui est saint », comme le dit l’évêque Riah Abu Al-assal, du diocèse anglican de Jérusalem.

Cette croix, faite avec art en assemblant une multitude de morceaux veut rappeler que plus les Eglises collaborent, plus leur témoignage sera positif et plus la croix aura le pouvoir d’attirer l’humanité au Christ : « Quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi », dit le délégué des Eglises de Jérusalem. De manière très parlante, une vingtaine d’hommes et de femmes tendent alors les bras pour soulever la croix et la tenir debout avant qu’elle soit apportée devant la tente des célébrations, où elle restera le temps de la Conférence.

Cette grande croix nous rappellera durant tout la conférence centrée sur la guérison et la réconciliation que le Christ sur la croix a porté nos meurtrissures et nous a réconciliés avec Dieu et a abattu tous les murs entre les humains. Elle est très lourde, mais portée par plusieurs, ce fardeau devient léger. Ainsi en est-il de la mission du Christ : si nous sommes ensemble son Eglise, nous pouvons l’apporter au monde.

Le chant de la conférence qui reprend le thème, ponctue la célébration et sera chanté à maintes occasions : « Viens Esprit-saint, guéris et réconcilie » ! Avec les 500 autres délégués, nous sommes ici pour qu’à travers nos prières, notre écoute de la Parole, nos réflexions, les Eglises répondent toujours mieux à l’appel à devenir en Christ « communautés de guérison et de réconciliation ». 

1. Le contexte de la mission

Samuel Kobia, secrétaire du COE et Mgr Christodoulos, archevêque d’Athènes (Photo P. Williams. COE)

Cette conférence fut une première à plusieurs titres. Pour la première fois une conférence oecuménique s’est déroulée dans un contexte essentiellement orthodoxe. Pour la première fois elle a accueilli une délégation de l’Eglise catholique et d’Eglises pentecôtiste et évangélique. Il n’est donc exagéré de dire quelle a été, à ce jour, la conférence « la plus représentative du monde chrétien ».

Cet élargissement et l’implication de l’Eglise orthodoxe dans la « tente oecuménique » aura des implications théologiques et missiologiques, car tous les thèmes seront colorés par des nuances spirituelles, qui se sont peu exprimées jusqu’alors dans le Conseil oecuménique des Eglises.

Samuel Kobia, secrétaire général du COE, appelle à une triple conversion de regard. D’abord le centre de gravité du christianisme ne se trouve plus en Europe, mais se déplace vers le sud, actuellement près de Tombouctou. Ensuite la spiritualité charismatique et pentecôtiste, particulièrement dynamique dans le sud, conduit à nous ouvrir à de nouveaux thèmes. Enfin, il faut nous convertir à l’idée d’une unité nouvelle entre l’Est et l’Ouest et nous laissant interpeller par le sens de la participation des orthodoxes au COE.

La mondialisation, les déplacements de population, la rapide transformation des pays européens en sociétés multireligieuses, la progression de l’athéisme pratique, tels sont les défis auxquels sont confrontés les Eglises, dit Mgr Christodoulos dans son allocution d’ouverture : « Aucune société contemporaine ne peut prétendre être chrétienne en soi et, de ce fait, il ne nous est pas facile de préserver nos valeurs chrétiennes traditionnelles…Dans ces contextes nouveaux, nous sommes appelés à être des signes de guérison et de réconciliation ».

 

2. La « Mission de Dieu » dans un cadre trinitaire

L’Esprit, le Christ et la communauté : Icône offerte aux participants.

Un des points forts de la conférence a été une clarification de la notion de « Missio Dei », à la lumière d’une théologie trinitaire, fruit de la présence orthodoxe.

Christodoulos souligne que le thème de la conférence est une humble prière « Viens Esprit Saint, guéris et réconcilie » ! Cette prière nous rappelle que la mission ne nous appartient pas, elle vient de Dieu. Certes, nous sommes collaborateurs dans la « mission de Dieu ». Mais c’est Dieu qui par le Christ et l’Esprit opère la réconciliation et toutes les transformations qui en résultent.

« Viens Esprit saint… » Ce thème souligne le rôle de l’Esprit, mais ceci ne veut pas dire que le Christ n’est plus au centre. En effet le sous-thème dit : « Appelés en Christ à être communautés de guérison et de réconciliation ». Le chemin qui mène à la réconciliation est le Christ : « En Christ, dit S. Kobia, Dieu se révèle comme celui qui guérit et qui offre la réconciliation et le pardon, don de pure grâce. Nous sommes appelés à être des disciples du Christ et à nous comporter à la manière du Christ : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». 

Ioan Sauca, missiologue orthodoxe et directeur de l’Institut oecuménique de Bossey, remarque qu’il existe une tendance qui insiste sur le Saint Esprit pour pouvoir dialoguer avec les autres religions, mais qui met de côté la personne de Jésus-Christ. Toutefois, « dans une théologie trinitaire on ne peut séparer le Christ de l’Esprit. » La sagesse d’Athènes a été de conjoindre la théologie de l’Esprit avec la christologie.

3. La méthode de la conférence

Un « groupe foyer » pratiquant la lectio divina 

« Dans cette conférence, on a essayé d’adapter le contenu au contenant », dit Jacques Matthey, directeur du département de la mission et de l’évangélisation du COE.

On veut offrir la possibilité de vivre la guérison et la réconciliation dont on parle. Dans les « groupes foyers » du matin, les participants font l’expérience de la force réconciliatrice de la Parole biblique, à l’aide de la démarche de la lectio divina. Ces espaces donnent une sécurité émotionnelle, permettent de se reconnaître frères et sœurs. Des services de guérison selon différentes traditions sont proposés. Des conseillers spirituels sont là pour accueillir les demandes d’accompagnement individuel.

Toutes les séances ont lieu en plein air, sous une tente ou à l’ombre des pins et des oliviers. Comme les Athéniens sur l’aréopage, nous avons débattu. Peut-être pas assez de manière contradictoire, selon certains. D’autres se sont plaints qu’il n’y avait pas assez de conférences académiques. C’est possible. Mais n’oublions pas que nous sommes dans le pays de Platon, le fondateur de l’Académie, où se pratiquait avant tout le dialogue. Et s’il y a une chose qui n’a pas manqué durant cette conférence ce fut bien cette vertu.

On a donné aussi une large place aux témoignages personnels. Tout ceci a apporté beaucoup de vie. Il y en a eu pour la tête, le cœur et les yeux. Une démarche intégrale ou « holistique », comme on a coutume de le dire dans la missiologie actuelle.

4. Un nouveau paradigme de la mission

Les termes « mission » et « évangélisation » ont de graves connotations historiques, car la mission a dans une certaine mesure contribué à susciter des conflits et des divisions. « Reconnaissons, dit S. Kobia, que lorsqu’on se sent intimement appelé à promouvoir et à défendre une certaine cause, un certain message, on risque souvent de manquer de respect pour les autres et pour leurs traditions ». 

Or, en reliant la mission à la guérison et à la réconciliation, on affirme que la réconciliation devient le critère permettant de définir la validité de l’effort missionnaire. « Toute annonce et mise en pratique de l’évangile doit conduire à la réconciliation et à la guérison », dit J. Matthey.

Cette conception « holistique » plaît aussi aux orthodoxes, car dans leur théologie, le péché est considéré comme une rupture de relations. Le salut est donc vu comme un processus de guérison et de réconciliation de l’humanité avec Dieu, de l’individu avec lui-même, des êtres humains les uns avec les autres, et avec l’ensemble de la création. 

Pourtant, il arrive que la dimension prophétique de l’Evangile choque les gens. Paul appelle les chrétiens à être des ambassadeurs du Christ, et « parfois, un ambassadeur est bien obligé de faire passer un message essentiel qui n’est pas populaire », rappelle Kobia.

5. Une spiritualité de la mission

Icône dans la chapelle de Hagios Andreas.

A la racine de la mission, cette conférence a voulu placer la spiritualité. Il fut un temps où la recherche de la justice sociale fut à l’avant plan du programme du COE. Mais aujourd’hui, sans renier l’importance de la dimension sociale, la recherche spirituelle est évidente. « Même les théologiens de la libération cherchent un renouveau spirituel, reconnaissant qu’une libération sociale sans libération du cœur ne peut être effective », me confie Omar Cortès Gaibur, secrétaire de la Fraternité théologique d’Amérique latine.

D’où le fait que le thème soit une prière. « Une prière représentative d’une spiritualité fondée sur l’expérience d’un Dieu qui guérit et qui est source d’unité », dit Kobia.

Cette spiritualité s’est exprimée avec une grande diversité : lectio divina matinale, inspirée du monachisme, spiritualité des icônes, contemplation évangélique proposée par un pasteur coréen influencé par les exercices spirituels ignaciens, services de guérison vécus dans les traditions luthérienne, orthodoxe, catholique et pentecôtiste, chapelet « protestant » - les perles de vie - imaginé par un évêque suédois, etc…

Chez les Pères de l’Eglise, selon I. Sauca, la spiritualité signifie la « Vie en Christ » et elle est symbolisée dans chaque Eglise orthodoxe par l’icône de Marie portant en elle le Christ. Image de l’Eglise et de chaque croyant appelé à devenir « christophore », porteur du Christ. « Or le Christ, dit-il, ayant assumé l’humanité dans son intégralité, notre spiritualité se doit d’être intégrale. Sur la base de l’incarnation, la mission concerne donc tous les aspects de la création ».

6. Mission et évangélisation

De la délégation suisse, Martin Hoegger, Antoinette Steiner, Tobias Brandner.

J. Matthey reconnaît que l’accent sur le témoignage et l’évangélisation n’est pas le fort du COE, même s’il y a un bureau qui y réfléchit. Toutefois sa contribution est de rappeler l’importance de la communauté d’accueil. « Si une personne n’en trouve pas, à quoi bon évangéliser…Il faut que les communautés soient capables dedire : Venez et voyez comme le Seigneur est bon ».

L’évangélisation, mot encore « tabou » dans l’Eglise réformée, doit redevenir une priorité. Tout en souffrant du manque d’attractivité de nos Eglises, nous sommes venus avec optimisme à Athènes pour chercher une inspiration missionnaire, conscients à la fois de la richesse de notre héritage réformé, mais aussi ouverts au dialogue et à nous laisser interpeller par les autres Eglises.

Tobias Brandner, pasteur suisse en charge d’un ministère d’aumônerie de prisons à Hong-Kong annonce la couleur dans cet atelier, qu’il préside. Son but est de « revendiquer dans le COE une place à l’évangélisation, comme partie fondamentale du ministère de l’Eglise. » Il se dit enrichi par l’approche évangélique et pentecôtiste, mais estime aussi que ceux-ci ont beaucoup à apprendre de nous. « Nous pouvons même faire mieux », affirme-t-il !

Carlos Ham, responsable de cette dimension au COE, définit l’évangélisation comme « l’annonce explicite de l’Evangile et l’invitation à y répondre de manière personnelle pour mener une vie nouvelle en Christ ». Dans le mot évangélisation, précise-t-il, il y a le mot « ange », qui en grec signifie « messager ». Le premier vecteur de l’évangélisation, c’est le style de vie de ceux qui sont porteurs de la Bonne Nouvelle.

C. Ham avance également un concept intéressant : « l’évangélisation réconciliatrice ». Réconciliatrice, en quel sens ? D’abord dans le fait de réconcilier les diverses approches de l’évangélisation. Ceci permettra aux Eglises de s’engager dans une « évangélisation oecuménique holistique ». Puis cette forme d’évangélisation est réconciliatrice parce qu’elle vise à la réconciliation comprise dans toutes ses dimensions verticale, horizontale et cosmique.

7. Une nouvelle ecclésiologie

Un culte sous la tente de la rencontre.

« Communauté de guérison et de réconciliation ». Nous avons là en germe une nouvelle ecclésiologie. Plusieurs témoignages disent l’importance d’avoir une communauté qui accueille les blessés de la vie. Une femme pentecôtiste dit combien sa communauté fut un lieu d’accueil après son divorce. Un aveugle africain affirme : « le premier besoin de l’aveugle ce n’est pas la guérison, mais l’écoute ». Deux personnes porteuses du virus HIV témoignent de leur chemin communautaire. Etre inclus dans une communauté fraternelle où se vit le pardon du Christ et l’amour réciproque est si important. L’Eglise est le lieu de la grâce du Dieu trinitaire, qui nous édifie dans l’amour afin que nous soyons au service de la guérison et de la réconciliation de toute l’humanité et de toute la création. Un document du COE « Une Eglise de tous et pour tous » le dit de manière belle et profonde.

La lettre d’Athènes définit ainsi cette communauté : « Ce devrait être une communauté qui témoigne de l’Evangile en paroles et en actes, qui soit vivante dans le culte et l’apprentissage, qui annonce à tous l’Evangile de Jésus-Christ, qui encourage les jeunes à assumer des responsabilités, qui ouvre ses portes aux étrangers et accueille les marginalisés en son sein, qui s’engage aux côtés de ceux qui souffrent et de ceux qui luttent en faveur de la justice et de la paix, qui soit au service de tous les démunis, qui reconnaisse qu’elle est elle-même vulnérable et qu’elle a besoin de guérison, une communauté fidèle dans son engagement envers l’ensemble de la création ».

8. Orthodoxie et mission

Liturgie eucharistique dans une Eglise d’Athènes

Cette conférence en terre orthodoxe était aussi l’occasion de m’intéresser à la dimension missiologique de l’Eglise orthodoxe. Comme le thème est une prière : « Viens, Esprit saint, guéris et réconcilie », Christodoulos souligne que la spiritualité est une dimension essentielle du témoignage chrétien, autant que la proclamation. Mettre l’accent exclusivement l’accent sur ce second aspect « réduit l’Evangile et ne suffit pas à susciter l’espérance ». C’est, à son sens, la contribution essentielle de l’orthodoxie au mouvement missionnaire de rappeler que l’essence de l’Eglise se trouve dans la célébration de la mort et de la résurrection du Christ actualisée dans la liturgie eucharistique. La mission est une « liturgie après la liturgie », « une méta-liturgie ».

Au nom des conséquences missionnaires de l’eucharistie, Christodoulos appelle les Eglises à retrouver leur voix prophétique, à être du côté des pauvres et des marginalisés, comme l’enseignaient déjà les Pères de l’Eglise : « la paix sans justice est un projet chimérique ».

Yorgo Lemopoulos, secrétaire général adjoint du COE, lui-même orthodoxe, rappelle que les orthodoxes furent les grands absents du mouvement missionnaire. Jusqu’en 1961, date d’entrée dans le COE de plusieurs Eglises orthodoxes, ils furent carrément hostiles aux œuvres missionnaires, qu’ils considéraient comme en « compétition », pour ne pas dire « prosélytes ». C’est à Mexico, en 1963, que les orthodoxes firent leur première apparition dans une conférence missionnaire. C’est là que commença la réflexion missiologique orthodoxe moderne.

I. Sauca estime que les orthodoxes n’ont pas d’autre alternative que de s’engager encore plus profondément dans le mouvement missionnaire. Car celui-ci est concomitant à l’appel à l’unité, cher à leur cœur : « Qu’ils soient un »…Mais on oublie parfois que Jésus ajoute : ... « afin que le monde croie ». Comment témoigner et susciter la foi, si nous sommes divisés ? 

9. Un début de dialogue avec le Pentecôtisme

Un temps de prière durant le culte animé par les Eglises pentecôtistes. (Photo P. Williams, COE)

Un culte où les participants lèvent la main et s’exclament tous ensemble « Gloria a Dios ». Du jamais vu dans une assemblée du COE ! Mais les participants sont conquis par la joie et le dynamisme de cette spiritualité.

Cependant la rencontre avec le Pentecôtisme n’a pas été seulement émotionnelle. « Un dialogue théologique très profond entre pentecôtistes et orthodoxes fut, à mon sens, un des moments les plus importants de cette conférence, dit J. Matthey…Cela s’est fait dans un excellent esprit ; les deux ont plus en commun qu’ils ne pensent ». Mgr. Brian Farrell, secrétaire du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens se réjouit aussi de cet élargissement de l’oecuménisme et rappelle que « l’essor des catholiques charismatiques n’est pas une réponse stratégique au Pentecôtisme, mais un mouvement spontané de l’Esprit Saint. »

Puisque le thème de la conférence est une invocation à l’Esprit Saint, quelques théologiens pentecôtistes ont apporté une contribution sur la personne de l’Esprit Saint. Ainsi la britannique Kirsteen Kim propose quatre critères de discernement pour savoir quand vient l’Esprit Saint. D’abord un critère ecclésial (confesser Jésus-Christ Seigneur), un critère éthique (les fruits de l’Esprit), un critère charismatique (la pratique des dons dans l’amour) enfin le critère de libération (se placer du côté des pauvres). Surtout, on ne peut exercer le discernement tout seul, il doit être pratiqué dans l’Eglise et entre Eglises. Ce qui nous conduit à l’humilité : « Ce n’est pas à nous de dire que l’Esprit est avec nous. Seuls nos voisins peuvent nous le dire »

Le coréen Wonsuk Ma rappelle que dès le début le mouvement pentecôtiste a eu une dimension sociale forte. Il fut reçu dans les couches les plus pauvres et a signifié la participation de tous au ministère. Les pentecôtistes témoignent aussi de leur foi en l’amour de Dieu, qui agit dans la vie de ceux qui le cherchent. « Les petits derniers ont beaucoup à apprendre des autres Eglises. Mais les pentecôtistes peuvent rappeler à toutes les Eglises leur vocation missionnaire ».

Pour le Ghanéen Opoku Onyinah, cette conférence qui rassemble toutes les confessions est « le début d’une prophétie ». Il a découvert l’Eglise orthodoxe et apprécie le contenu biblique de sa liturgie. Quant au coréen Yong Gi Hong, membre de la « Yoido Full Gospel Church », la participation à cette conférence a changé sa perception du COE ; il verrait favorablement un processus conduisant son Eglise à en devenir membre

10 La guérison

Entrée de la chapelle d’Agios Andreas

La rencontre plénière consacrée à la guérison commence par une analyse de notre contexte « post moderne ». Bernard Ugeux, professeur à la faculté de théologie de Toulouse, seul orateur francophone - mais au grand dam des francophones, il a parlé en anglais ! – discerne de nombreuses fragilités dans nos sociétés et un immense besoin de guérison. Nos contemporains, déçus des idéologies, recherchent une spiritualité mais manquent d’enracinement et de formation. Le rôle des chrétiens est de les aider. L’Eglise est appelée à être une communauté de compassion, de justice, de prière, de discernement et de compétence.

Toutes les interventions ont fait ressortir l’importance de la communauté de témoins. Le ministère de guérison est d’abord un ministère communautaire. Et si certains ont reçu quelque don, c’est dans le cadre de la communauté qu’ils ont à l’exercer. Ainsi Erika Schuchard, professeur allemande estime déterminant l’accompagnement pastoral offert par l’Eglise pour aider les personnes à traverser leurs nuits : « A travers le Christ crucifié, qui les a toutes assumées, les chrétiens ont une adresse jour et nuit ».

Avant de définir la guérison, il faut savoir ce qu’est la santé. Or cela dépend à la fois de la culture et de la conception de l’homme. Le COE la définit comme « un état dynamique et multidimensionnel de bien-être ». Elle est toujours en voie et a une dimension holistique : esprit, âme et corps.

B. Ugeux, toutefois, est mal à l’aise avec l’expression « communautés de guérison », car les guérisons viennent de Dieu, pas de l’Eglise. En accueillant les personnes et en les accompagnant par la prière, les sacrements, la recherche de la justice, l’Eglise accomplit son ministère. Il y a un double enjeu : que l’Eglise redécouvre que l’incarnation du Christ et l’œuvre de l’Esprit concernent toutes les dimensions de l’être humain, également le corps. Mais elle doit aussi se garder de réduire la bonne nouvelle à sa dimension thérapeutique.

Edward Allen, des Caraïbes, estime que face à la pandémie du SIDA, chaque Eglise doit avoir un ministère de guérison. « Nous avons besoin pas seulement d’une théologie du salut, mais aussi d’une théologie et d’un ministère de la guérison ». Et un africain dit que cette conférence n’a pas assez parlé de la « guérison divine », alors que ce thème est très important sur son continent.

Un immense champ à défricher a été ouvert par cette conférence, où l’on sentait la diversité des approches, dont certaines difficiles à réconcilier. Concluons avec ce constat de B. Ugeux: « Le problème est qu’aujourd’hui il n’y a pas encore de vraie théologie de la guérison. »

11. La réconciliation

Viola Raheb, de Bethléem (Photo P. Williams, COE) 

« L’Eglise participe à la mission de Dieu, comme œuvre divine de réconciliation », dit Robert Schreiter, professeur au Catholic Theological Union de Chicago. Voilà une belle et succincte définition de la mission. Dans la ligne d’autres interventions, il propose de voir dans la réconciliation à la fois le cœur de l’évangile et le modèle de la mission. De manière classique, il distingue les réconciliations verticale (entre Dieu et l’humanité, Rm 5), horizontale (entre individus, Eph. 2) et cosmique (avec la création, Eph. 1). La réconciliation verticale est la racine des deux autres. C’est dans le cadre de ces trois réconciliations que nous avons à considérer la mission chrétienne.

Toujours selon Schreiter, le ministère de réconciliation est double. Il est un processus : dire la vérité, chercher la justice, reconstruire des relations, qui impliquent guérison de la mémoire, repentance et pardon. Il est aussi un objectif : fixer notre regard sur Dieu, notre espérance. L’Eglise, quant à elle, est communauté de mémoire - elle ancre sa mission dans le Christ mort et ressuscité – et communauté d’espérance. L’espérance permet de conserver vivante la perspective d’un monde réconcilié.

Poussées par cette espérance, plusieurs personnes ont témoigné. L’évêque sud africain Lunga Ka Sibolo, un acteur du programme oecuménique d’accompagnement en Israël et Palestine, affirme que les chrétiens ne doivent pas viser à des objectifs purement politiques, ni à la domination d’une religion sur l’autre, ni à l’humiliation d’un adversaire. Ils doivent avant tout attester leur espérance en Jésus. Dans le même contexte, Viola Raheb, luthérienne de Bethléem, estime qu’il ne suffit pas d’identifier les causes de la violence, mais qu’il faut agir pour la surmonter en signifiant clairement qu’on ne l’accepte pas.

Cette conférence a été aussi l’occasion de faire un bilan de la mi-décennie pour vaincre la violence, lancée par le COE à l’Assemblée de Harare. « L’apartheid est mort, mais la violence est toujours là », dit en substance le missiologue sud-africain T. Maluleke. D’autres témoignages impressionnants rappellent la permanence de la violence et la nécessité du message de la réconciliation dans toutes ses dimensions. Particulièrement touchant a été le cri d’alarme d’un pasteur du Pacifique, I. Pepine, au sujet de la montée des eaux due aux changements climatiques, qui menace un continent entier : « Venez voir, connaître et guérir la création qui gémit, le Dieu qui pleure dans le Pacifique ! »

12. Dialogue et Témoignage

La « synaxe » sur le dialogue interreligieux.

Bien que le dialogue avec les autres religions n’ait pas été inscrit en plénière, cette question, qui est devenue une des priorités du COE, est apparue à plusieurs reprises. Notamment lors d’un atelier, qui a suscité un tel intérêt qu’il a dû être prolongé le jour suivant. J’y ai participé. L’approche du COE sur cette question veut affirmer à la fois la centralité du Christ, comme unique chemin de salut, et la reconnaissance de l’action de Dieu dans les autres religions, comme cela a étl formulé lors de la conférence missionnaire de San Antonio (1989). Un document préparatoire avait présenté le thème de l’hospitalité, comme une clé pour vivre notre relation avec les personnes d’une autre foi (Religious Plurality and Christian Self-understanding). La théologienne suisse Christine Lieneman l’a commenté en soulignant combien cette image offre un espace d’accueil des autres religions, respecte leur identité et donne l’occasion d’une transformation mutuelle. Mais en affirmant que le salut appartient à Dieu seul et que nous ne pouvons limiter son action salvifique, ce document a suscité un débat passionnant sur la place du témoignage chrétien. Certains, tel le théologien finlandais Kärkkäinen, estiment que ce document oppose le dialogue au témoignage, alors que, à son avis, ils sont à conjoindre comme deux aspects de la mission. D’autres, tel le malaisien H. Shastri, pensent que la priorité doit être donnée à la construction de communautés pacifiques. Et ceci n’est pas seulement un projet chrétien, mais doit inclure aussi des personnes d’autres religions, en découvrant comment le Dieu de paix est à l’œuvre en elles.

Il me semble que la tendance générale de la cinquantaine de personne présentes dans cet atelier allait dans le sens d’une mise en valeur du pôle du témoignage. Chose qui, en soi, ne surprend pas dans le cadre d’une conférence missionnaire. Ainsi Charles Morerod, dominicain suisse enseignant à Rome, estime que la continuité entre le christianisme et les autres religions ne doit pas voiler le fait que la croix du Christ introduit une discontinuité, qui a changé le monde. Et si les chrétiens ne l’annoncent pas, qui d’autre le fera ?

Envoi 

Le culte d’envoi sur l’Aréopage. (Photo, P. Williams, COE )

Cette conférence a été un premier pas vers une « reconfiguration du mouvement oecuménique », comme le veut le COE. Pour J. Matthey, Athènes a été également un petit pas vers une ouverture du mouvement missionnaire : « On a vécu un espace où les chrétiens de diverses tendances peuvent se rencontrer. Auparavant l’unité se concevait entre catholiques, œcuméniques et orthodoxes. Mais il faut voir que le centre du christianisme s’est déplacé vers le sud. Et ceci signifie aussi un déplacement culturel et spirituel, avec la présence des Eglises évangéliques et charismatiques ». Mgr Brian Farrell, secrétaire du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens estime aussi que la représentation accrue des pentecôtistes et des catholiques semble aller dans ce sens.

Cette conférence a surtout permis de clarifier les thèmes de la guérison et de la réconciliation en soulignant l’importance de la communauté fraternelle, née de la Parole du Christ et de l’Esprit Saint.

Le culte d’envoi sur l’aréopage fut un moment inoubliable. Là, Paul a annoncé l’évangile de la résurrection pour la première fois aux Athéniens. Deux mille ans plus tard la semence est devenue un grand arbre. Nous sommes là des frères et des sœurs de quelques 105 nations. Mais le champ à ensemencer avec l’amour guérissant et réconciliateur du Christ n’est pas moins grand qu’au temps de l’apôtre des nations. Et l’ensemencement commence par des rencontres personnelles. Pour moi cette conférence a surtout été l’occasion d’en vivre de très belles. Je me retrouve dans ces paroles de B. Farrell, avec lesquelles je voudrais conclure : « Le contact personnel est des plus importants. C’est une vérité théologique profonde qui ne saurait être oubliée. Tout ce qui est important dans l’Eglise est personnel. Jésus-Christ s’est incarné dans le corps d’un homme et a choisi des êtres humains pour être ses disciples. La communication chrétienne est personnelle. Elle ne peut s’accomplir uniquement par le truchement d’un manuel imprimé ou de systèmes de distribution de masse. Il faut bien, en fin de compte, que quelqu’un établisse un contact et mette sa main sur vous en disant : Reçois l’Esprit Saint » !

Martin Hoegger, 24 mai 2005