Cette semaine nous prions pour:

On la dira Bienheureuse

Dossier du journal Baptiste Construire ensemble, 09/06/08

Louis Schweitzer
Directeur de l’École Pastorale

Quelle est la place de Marie dans la spiritualité protestante ? Reconnaissons que bien des évangéliques, comme d’ailleurs des protestants de toutes sortes, devraient répondre honnêtement qu’elle est inexistante. En réaction, sans doute, à ce qu’ils perçoivent comme des excès, tout se passe comme si Marie avait disparu de la révélation. Comme toutes les réactions, celle-ci demande à être examinée.

Quiconque lit, même rapidement, les évangiles ne pourra pas manquer de rencontrer Marie au moins au début et à la fin

Comblée par la grâce

La naissance de Jésus se situe dans une tradition biblique de naissances extraordinaires. Mais si les autres femmes portent miraculeusement un enfant malgré leur stérilité, Marie est seule, dans toute la Bible, à être vierge au moment de cette conception. C’est que l’enfant à naître ne sera pas prophète, mais le Fils même de Dieu. Si nous croyons au mystère de l’incarnation, c'est-à-dire à la venue de Dieu lui-même dans notre chair, comment oublier la femme, unique entre toutes, qui a été choisie pour le mettre au monde ?
Avait-elle, comme certains le pensent, quelque chose de spécial, d’unique, pour être choisie pour cet extraordinaire destin ? Ce n’est pas ce que la Bible nous dit. Marie n’est qu’une femme comme les autres, que rien ne distingue a priori et qui est la première surprise par ce qui lui arrive. Et l’ange Gabriel l’interpelle ainsi : « Réjouis-toi, toi qui es comblée par la grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1.28). Être comblée par la grâce, ce n’est pas avoir un quelconque mérite, mais au contraire bénéficier de la libre grâce de Dieu. Et la grâce qui lui est faite est de participer de manière unique à la grâce que Dieu fait à l’humanité en venant en son Fils. Ce que nous sommes tous appelés à vivre en accueillant le Christ en nous, Marie, la première, va la vivre dans sa chair même et de la manière la plus concrète. C’est pourquoi, à la parole de l’ange qui lui annonce la grâce de Dieu qui lui est faite, s’ajoute la parole d’Élisabeth : « Tu es bénie entre toutes les femmes » (Lc 1.42) et la joyeuse prière de Marie elle-même : « Mon cœur est plein de joie à cause de Dieu mon sauveur car il a voulu abaisser son regard sur son humble servante. Oui, dès maintenant et en tous les temps, les humains me diront bienheureuse car le Dieu tout-puissant a fait pour moi des choses magnifiques » (Lc 1.47-49).

Le oui de Marie

Ce que l’ange annonce à Marie est extraordinaire, mais n’est pas pour autant facile à accepter. Elle qui se préparait au mariage et à la vie d’une simple femme de son temps et de son pays va voir son existence bouleversée. Devenir mère sans avoir connu Joseph à une époque où les mœurs étaient plus rigoureuses qu’aujourd’hui perturbait non seulement son « projet de vie », mais risquait de mettre en cause sa situation même dans la société. Que savait-elle de la manière dont Joseph allait réagir ? L’évangile de Matthieu nous montre bien que cela ne va pas de soi pour Joseph et qu’il faudra qu’un ange vienne le trouver pour le rassurer. Malgré tout cela, la réponse de Marie sera toute simple : « Je suis la servante du Seigneur, que tout se passe pour moi comme tu l’as dit » (Lc 1.38).
Marie a foi en Dieu. Elle accepte avec une très grande simplicité ce qui lui est annoncé. Sa foi se résume dans ce « oui » qu’elle exprime à la volonté de Dieu. Foi obéissante, confiance pour l’avenir malgré toutes les difficultés immédiates qu’elle peut imaginer. Cette foi ressemble à celle d’Abraham qui se met, lui aussi, en route en obéissant à l’appel qui lui est adressé (Gn 12). Lui aussi va devoir abandonner bien des choses. Si la foi de Marie est pour nous un exemple, c’est que les disciples de son fils sont, comme elle, appelés à quitter leurs sécurités et leurs certitudes rassurantes pour suivre le Christ. Nous aussi devons dire oui à la parole que nous entendons de Dieu et nous engager sur des chemins pour lesquels nous n’avons pas de carte…

Le courage de Marie

C’est que la foi suppose le courage. Nous savons d’ailleurs bien que c’est souvent par peur que nous n’osons pas obéir au Seigneur. Très vite, elle recevra la prophétie de Siméon qui, après avoir annoncé de grande chose pour l’enfant, ajoute : « Quant à toi, Marie, la douleur te transpercera l’âme comme une épée ». La souffrance ne sera en effet pas épargnée à Marie. Si elle est la mère du Fils de Dieu, elle est aussi la mère du crucifié. Bien sûr, de grandes choses ont été annoncées sur son fils. Mais de quelle manière tout cela arrivera-t-il, elle n’en sait rien. Et si elle assiste, à une certaine distance, au ministère de Jésus, elle entend aussi tout ce que l’on dit de lui et sent bien l’opposition qui grandit, au sein de son propre peuple et surtout parmi les autorités. Pour finir, elle sera présente lors de l’exécution de son fils. Y a-t-il plus grande souffrance pour une mère ?
On peut donc être l’objet de la grâce de Dieu, être dite bienheureuse dans tous les temps à venir et être appelée à souffrir. Nous le savons malheureusement par expérience, mais il est bon que Marie nous le rappelle et soit de ceux qui nous précèdent sur ce chemin.

Marie et l’Église

Marie aura ainsi connu, plus que tout autre, la vie de Jésus. Elle est, comme toutes les mères, le témoin de sa vie secrète, les longues années qui précédèrent son ministère public ; elle est présente « de la crèche à la croix ». Mais elle fait également partie de l’Église. Elle est là, avec les disciples en prière dans la chambre haute. C’est Jean le disciple bien aimé qui l’a prise avec lui à la demande de Jésus. Et elle assistera donc à la Pentecôte. Ensuite, nous ne savons plus rien, mais nous pouvons imaginer qu’elle est restée jusqu’à sa mort auprès de Jean et qu’ainsi elle a participé à la vie de l’Église naissante comme un témoin humble et discret de l’incarnation de Dieu.
Oui, nous pouvons la dire bienheureuse, exemple pour nous tous de foi et de courage. Mais nous pouvons aussi l’aimer comme on aime la mère d’un de nos amis proches, comme on aime une sœur qui nous a précédés.