Cette semaine nous prions pour:

Œcuménisme et philosophie

Charles Morenod,
Œcuménisme et philosophie. Questions philosophiques pour renouveler le dialogue.
Préface du Cardinal Georges Cottier. Ed. Parole et Silence, Mars 2004. 148 pages.

L’auteur est Dominicain, enseignant à Rome et membre du dialogue anglican/catholique.

Son regret est de voir les dialogues œcuméniques laisser tomber les soubassements philosophiques qui nous influencent inconsciemment. En cela, ils suivent (à tort pour lui) le présupposé de la Réforme qui a rejeté la métaphysique (mais en reste d’autant plus dépendante).

Dans une première partie, par une présentation de trois philosophes des sciences (Popper, Kuhn, Feyerabend) l’auteur tente de montrer combien les dialogues inter-religieux et œcuméniques sont sous influence des philosophies des sciences actuelles : dépendance d’une théorie aux environnements et aux présupposés, l’impossibilité d’une connaissance scientifique exhaustive, le totalitarisme d’une pensée qui prétendrait à la vérité ou d’un système qui se voudrait complet, la falsifiabilité d’un système, le caractère provisoire de toute théorie. Bref un certaine relativisme qui, transposé des sciences à la théologie sans discernement, peut être du plus mauvais effet.

La seconde partie s’attaque aux présupposés philosophiques de la Réforme, car il est impossible que la Réforme ait échappé au conditionnement philosophique et ce d’autant plus qu’elle n’y a pas prêté une attention explicite.

L’antipathie personnelle de Luther pour la philosophie est notable, surtout lorsqu’elle interfère dans le champ de la théologie où seule l’Ecriture règne. En fait, il ne connaît le très impie Aristote que relayé par St Thomas (qu’il n’a pas lu) et interprété par la scolastique, notamment le nominaliste Biel qui l’a formé. A son insu, Luther a finalement divulgué les thèmes principaux de la révolution spéculative de son temps. Morenod tente de le mettre en évidence dans la polémique avec Cajetan autour du sacrement de pénitence, dans sa compréhension de la justification ou de la théologie des deux règnes… et dans ses prolongements chez Calvin : celui-ci est plus respectueux des philosophes, plus soucieux d’ecclésiologie, il ose parler de cause première/cause instrumentale, mais il se situe dans la même veine : une concurrence Dieu/homme où, si l’homme fait quelque chose, ce n’est pas Dieu qui le fait et l’on porte atteinte à Sa gloire. Il en montre (assez caricaturalement) les prolongements culturels chez Hobbes et son pessimisme, Kant et sa difficulté à concevoir la relation entre deux niveaux d’être (rapport de causalité), Marx qui posent Dieu comme rival de l’homme (là où Luther choisit Dieu, Marx choisit l’homme) et finalement son aboutissement dans un athéisme ou agnosticisme exaltant l’homme contre Dieu (Nietzsche). Il perçoit la même ligne dans le protestantisme contemporain (Barth, Tillich, les réponses protestantes au BEM, les documents du comité mixte français…), avec cette question typique d’un catholique qui ne semble pas comprendre que distinguer n’est pas séparer : est-il nécessaire pour sauver la transcendance divine, de vider de leur efficacité des actions opérées par des hommes en raison d’une institution divine,(…) de nier toute valeur réelle de l’action des hommes dans l’Eglise ?

Reprenant l’accord luthéro-catholiques sur la justification (qu’on peut prévoir déjà dans le Concile de Trente), il conclut avec Birmelé que la différence fondamentale ne se laisse pas fixer et résumer en une affirmation théologique… et qu’il faut chercher du côté de la métaphysique. Bref, l’intention des Réformateurs serait mieux servie si elle était dégagée de certains présupposés philosophiques qui la conditionnent partiellement.

On peut se demander : l’exploitation de cette unique veine de la concurrence Dieu/homme exprimée par les Réformateurs dans une exagération polémique, prend-elle en compte l’ensemble des soubassements philosophiques du protestantisme ? Ne pourrait-on pas tout autant montrer combien les distinctions de la Réforme ont été porteuses de bon fruits et comment l’analogie thomiste de l’être a porté gravement atteinte à une compréhension de Dieu et de l’homme ?

Quoi qu’il en soit, ce livre rapide au risque de la partialité et de la simplification, un tantinet apologétique, a ce mérite de souligner que la théologie n’est pas le tout de l’œcuménisme.

(GD – avril 2004).

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