Réflexions des protestants sur la dépendance

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Contribution de la Fédération Protestante de France (FPF) et de la Fédération de l’Entraide Protestante (FEP) au débat sur la dépendance.

1.    La dépendance et l’autonomie en théologie protestante

La théologie protestante affirme avec force la souveraineté de Dieu, dont dépend toute création et toute créature : cette dépendance, qui n’est pas soumission aveugle, fonde la dignité d’enfant de Dieu conférée à tout homme. La revendication de l’autonomie (= être à soi-même sa seule loi) est dans cette perspective source de désordre dans la création et la société. La dépendance par rapport à Dieu, « instance »  externe à l’humanité, est fondatrice de l’égale dignité de chaque être humain, créé à l’image de Dieu, quelle que soit sa fragilité, sa dépendance ou son handicap. L'humanité forme ainsi une famille dans laquelle nous expérimentons la solidarité et la responsabilité mutuelle. La dépendance n’est donc pas à envisager sous le seul angle négatif, elle est l’expression de notre condition humaine et constitue aussi une chance pour le lien social.

2.    L’éthique protestante : liberté, responsabilité, solidarité

Le message du Christ, dans sa compréhension protestante, est fondateur de liberté tant par rapport à la tyrannie de toute Loi religieuse ou de tout conformisme social que par rapport à l’hégémonie du moi tout-puissant. « Libérés pour servir » tel pourrait être le programme de l’éthique protestante pour l’individu et pour la société. Libérés par le Christ de l’obsession de notre propre justification, nous devenons disponibles pour servir et prendre soin des autres. Cette liberté nous confère une grande responsabilité, tant par rapport à la création qu’à l’égard de chaque créature dont nous partageons la condition. Cette responsabilité dans la liberté nous conduit à une exigence de solidarité avec tout être qui souffre ou qui a besoin de nous, qu’il s’agisse de la personne âgée, isolée, handicapée ou de l’étranger sans droits. La tradition biblique ne valorise pas la faiblesse en soi, la dépendance ou la souffrance, mais celles-ci, mieux que la force, l’autonomie ou le bien-être, rappellent à l'humanité sa situation  devant Dieu. Ce qui donne de la valeur à la personne humaine ce n'est ni sa force ni sa faiblesse, c'est qu'elle est aimée de Dieu. La dignité du sujet ne dépend pas de ses performances mais de son statut d’enfant de Dieu. D’où une conviction forte : les personnes âgées ou handicapées ne sont pas d’abord une charge pour la société, elles l’enrichissent par le rappel vivant et permanent que la vocation de l’homme ne saurait se réduire à sa dimension utilitaire.

L’humanité a besoin de la gratuité dans la relation à l’autre, elle a besoin de différences et de mémoires. En suscitant le lien et la solidarité, les personnes âgées et handicapées humanisent une société que les standards d’une société fondée sur la compétition rendraient rapidement invivable. Le débat sur la dépendance devrait donc être l’occasion de prendre des distances par rapport à une société régie par les seuls impératifs de la rentabilité, ou au moins à préserver les plus fragiles de ces dérives. Nous estimons qu'il faut travailler à inclure les personnes touchées par l'âge ou le handicap dans la ville au cœur des espaces de vie, plutôt que de les marginaliser.

3 - La FPF et la FEP s’accordent pour dire que :

a)    Le discours largement répandu selon lequel les personnes âgées deviennent un poids insupportable pour les jeunes générations doit être contesté. En fait une personne âgée coûte moins cher qu'un enfant. Quoi qu’il en soit, il est tout aussi nécessaire et légitime d’aider les uns que les autres. Ajoutons que la dépendance ne doit pas être identifiée à l'âge.
b)    La solidarité nationale et territoriale est nécessaire
c)    Une approche pluridisciplinaire des métiers d'aide à la personne âgée est indispensable.
d)    Une place doit être faite au cœur de la société et dans la ville aux personnes âgées et handicapées, ce qui implique une politique urbanistique adaptée.

4 – La FPF et la FEP demandent :

a)    - Que soient donnés les moyens d’une véritable politique de prévention de la perte d’autonomie en systématisant les dispositifs de dépistage et d’évaluation. Cela suppose de former à la prévention tous les intervenants auprès des personnes âgées, en particulier les aidants familiaux.
b) - Que soit favorisée la solidarité intergénérationnelle en développant fortement l’aide aux aidants :
    Développer les formations à la prévention et aux soins
    Accélérer la création de structures de répit (accueils de jour et hébergements temporaires)

c) – Que soit encouragé le bénévolat sous toutes ses formes :
    Valoriser le service civique et toutes les formes de volontariat des jeunes par une reconnaissance de l’expérience acquise dans le cursus des études.
    Soutenir les projets innovants associant professionnalisme salarié et bénévole
    Favoriser la formation des cadres associatifs bénévoles

d) – Que l’action des Associations œuvrant dans le champ de la solidarité avec les personnes âgées ou handicapées soient soutenues par des aides directes ou indirectes.
e) – Que soit assuré un financement solidaire et collectif qui couvre un socle commun minimum
    En s’appuyant sur une assiette de cotisations qui ne se limite pas au seul revenu du travail.
    En écartant le recours à une assurance obligatoire pour couvrir le coût de dépendance, qui serait générateur d’inégalités. Il convient de favoriser l’articulation de la solidarité nationale et de la prévoyance individuelle.
    En n’excluant pas la possibilité d’instaurer une seconde journée de solidarité pour compléter le financement de la dépendance.

À l’occasion de cette réflexion nous suggérons que la mise en place de cette politique de prise en charge de la dépendance vise la simplification et la cohérence du système.

La Fédération protestante de France et la Fédération de l’Entraide protestante seraient sensibles à la reconnaissance explicite par le législateur du rôle essentiel joué par les Associations dans l’effort de solidarité à l’égard des personnes âgées ou handicapées, qu’il s’agisse d’associations gérant des établissements d’accueil ou dispensant de l’aide ou des soins à domicile. Les Protestants sont particulièrement attachés à la forme associative non lucrative comme support de leurs actions de solidarité : ainsi, la FEP regroupe-t-elle 360 associations et fondations avec près de 28 000 collaborateurs, salariés ou bénévoles. Sur les mille établissements et services gérés par ces associations, plus de cent sont dédiés à l’accueil des personnes âgées. Ces établissements offrent des prises en charge de qualité pour un « restant à charge » au titre de l’hébergement généralement inférieur à 60 € par jour.

Le texte ci-dessus, produit de réflexions de MM. Christian Albecker, Georges Dugleux, Christian Galtier, Jean-Pierre Rive, Didier Sicard et Claude Baty a été remis le 7 mars 2011 à Madame Bachelot, ministre des solidarités et de la cohésion sociale.