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La Justice climatique

Sens et pertinence d’un enjeu éthique pour les Églises

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L’expression « justice climatique » est d’un usage récent dans la langue de Molière. Et pour cause, l’enjeu éthique auquel elle renvoie s’est imposé dans le débat scientifique puis politique dans les vingt dernières années seulement. Aussi, la « justice climatique » peut interroger : à quoi au juste renvoie cette expression ? en quoi le climat constitue-t-il un enjeu de justice ? pourquoi y a-t-il urgence ? dans quelle mesure cela regarde-t-il le chrétien, et plus largement, les Églises ?

Ce texte entend offrir des réponses à ces questions. Après un bref rappel sur les données scientifiques concernant l’évolution du climat, il explicite l’enjeu éthique en ses trois horizons inter-national, intergénérationnel et social. Sur cette base sont proposés un apport théologique et un point sur le positionnement des Églises.

Il apparaîtra que le changement climatique pose à l’humanité un problème crucial, pour ne pas dire vital. Voilà une réalité qui impacte très concrètement d’ores et déjà la vie de millions de personnes et qui, au XXIème siècle et au-delà, risque de devenir la mère ou la soeur de quasiment tous les enjeux humains, qu’ils soient plus particulièrement sociaux ou écologiques. La justice climatique pose rien de moins que la question de notre avenir.

I. BREF RAPPEL SUR LES DONNEES SCIENTIFIQUES

Le changement climatique est une réalité considérée aujourd’hui comme « non-équivoque » par le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC1) ; autrement dit, la probabilité de son existence est estimée à 100 % par la communauté scientifique internationale. Le débat scientifique est clos.
Son origine humaine, quant à elle, à travers l’émission de très grandes quantités de gaz à effet de serre (GES) dans l'atmosphère depuis le début de la révolution industrielle, est jugée « extrêmement probable ». La première partie du cinquième rapport du GIEC, publiée fin septembre 20132, nous apprend en effet qu'il y a entre 95 % et 100 % de chance que ces émissions humaines de GES soient la cause principale des changements climatiques que nous connaissons depuis la mi-XXème siècle, et que nous connaîtrons dans le futur si nous ne faisons pas fléchir, puis décroître drastiquement, la courbe de nos émissions.

1 Le GIEC (en anglais « IPCC ») est la plus haute autorité scientifique mondiale pour la climatologie. Il fournit l’état le plus avancé et le plus assuré que la science soit capable de produire sur le climat, comme l’indique Andrew E. Dessler. En 2007, il a été lauréat du Prix Nobel de la Paix avec Al Gore. Voir : DESSLER, A. E., Introduction to Modern Climate Change, New York, Cambridge University Press, 2012, p. 13.
2 IPCC, Climate Change 2013: The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, Cambridge (UK) and New York (USA), Cambridge University Press, 2013.

Les parties signataires de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), adoptée lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992, reconnaissent tous ces deux points – même ceux qui auraient intérêt à le nier. Elles se sont mis d’accord, dans le cadre des négociations onusiennes, sur un objectif de limitation de la hausse de la température moyenne à la surface du globe de 2°C.

Rappelons que lors de la signature de la CCNUCC, le GIEC estimait à seulement 50 % la probabilité de l’origine humaine de ce réchauffement. Au vu des conséquences potentielles du changement climatique, les pays avaient estimé alors que l’incertitude ne pouvait en aucun cas constituer un frein à l’action.

Ces conséquences dramatiques sont aujourd’hui largement reconnues. La prise de conscience des dangers auxquels nous faisons face dépasse finalement le cercle restreint des scientifiques, des écologistes et des ONG. La Banque mondiale a utilisé des mots remarqués dans son rapport rendu public le 18 novembre 2012 intitulé Baissons la chaleur, Pourquoi il faut absolument éviter une élévation de 4°C de température de la Planète. Elle y avance en effet que le scénario d’un réchauffement de 4°C – la trajectoire actuelle – « déclencherait une cascade de changements cataclysmiques »3. Le Global Risks 20134, publié quant à lui par le Forum Economique Mondial, a fait grand bruit en situant l’échec de l’adaptation au changement climatique et la croissance des émissions de GES dans les trois risques globaux jugés les plus sérieux, et en y voyant les premiers risques environnementaux mondiaux5.

3 BANQUE MONDIALE, Baissons la chaleur, Pourquoi il faut absolument éviter une élévation de 4°C de température de la Planète, 2012. Disponible sur le site officiel : www.worldbank.org Consulté le 06 février 2014.
4 WORLD ECONOMIC FORUM, Global Risks 2013. Eight Edition, 2013. Disponible sur le site du Forum Économique Mondial : www.weforum.org Consulté le 13 février 2014.
5 Voir : Ibid., p. 16 et suivantes.

En l’occurrence, l’augmentation en fréquence et en intensité des événements météorologiques extrêmes (vagues de chaleur, sécheresses, inondations, cyclones et typhons comme aux Philippines), l'élévation du niveau de la mer, son acidification, la perte de biodiversité et les changements pluviométriques, donc le bouleversement complet de nos écosystèmes, risquent d’entraîner destructions des moyens d’existence (habitats, troupeaux, champs), baisse des rendements agricoles, famines, manques cruels d’eau et crises économiques, donc de provoquer des centaines de milliers de morts, des migrations massives ainsi que des conflits sociaux et armés. Le changement climatique est la plus grave menace qui pèse sur les sociétés humaines à moyen et à long terme. Comme l’affirme Guillermo Kerber, qui coordonne le programme sur le changement climatique du Conseil OEcuménique des Églises, c’est tout simplement « une question de vie ou de mort »6.

6 KERBER, G., « La justice climatique », dans : Sources, Janvier/Février 2011, p. 14.

II. UN ENJEU DE JUSTICE ENTRE NATIONS

Si les émissions de GES ont principalement été le fait des pays dits « développés », ces changements se produiront selon toute probabilité majoritairement dans les pays dits « en voie de développement », ainsi que dans des pays qualifiés de « moins avancés ». La carte des impacts du réchauffement climatique présentée ci-après le démontre7.

7 Compilation LA VIE/LE MONDE, Atlas du monde de demain. Sources : PNUE ; RAISSON, V., 2033, Atlas des futurs du monde, Paris, Robert Laffont, 2008 ; MAPLECROFT, Climate Change Vulnerability Index 2013.

Si le Nord est principalement responsable des émissions de GES, c’est le Sud qui en subit et en subira l’essentiel des conséquences. Nous faisons face à une situation d’injustice notoire. Cela pose des enjeux évidents de justice distributive et restauratrice (réparatrice) entre nations, donc non seulement de justice écologique mais aussi de justice économique. N’oublions pas, pour être très concrets, que certains pays risquent d’être tout bonnement engloutis par l’océan. Le Président des Maldives Mohamed Nasheed cherche ainsi d’ores et déjà à acheter des terres pour reloger sa population8.

8 STUECKELBERGER, Ch., « Who Dies First? Who is Sacrificed First? Ethical Aspects of Climate Justice », dans : God, Creation and Climate Change. Spiritual and Ethical Perspectives, Genève, Lutheran University Press/The Lutheran World Federation – A Communion of Churches, p. 47.

Si cet état de fait cela était limpide jusqu’à présent, la situation est en passe de se compliquer. En effet, une étude publiée dans la revue Climatic Change peu avant la tenue de la conférence de l’ONU sur le climat à Varsovie a montré que le total des GES émis par les pays du Sud sur la période 1850-2010 est en train de rattraper celui des pays du Nord9. Il est actuellement de 48 % des émissions, et se montera probablement à 51 % d’ici 2020.

9 DEN ELZEN, M. G. J. – OLIVIER, J. G. J. – HÖHNE, N. – JANSSENS MAENHOUT, G. J., « Countries’ contributions to climate change: effect of accounting for all greenhouse gases, recent trends, basic needs and technological progress », dans : Climatic Change 121/2, 2013, p. 397-412.

À observer les données de plus près, on se rend compte que cela n’ôte toutefois rien à cet enjeu de justice. D’une part, parce qu’au Sud nombre de pays aux faibles émissions sont les victimes des changements climatiques. La question de la justice inter-nationale se pose ainsi crument au Sud même. D’autre part, parce que ce sont bien les pays du Nord qui consomment ce que le Sud, Chine en tête, produit.

III. UN ENJEU DE JUSTICE INTERGENERATIONNELLE

Cet enjeu se décline aussi au niveau temporel. À cet endroit les données sont claires et n’évolueront pas dans la décennie qui vient : si ce sont les êtres humains du siècle passé et d’aujourd’hui qui consomment et émettent des GES, ce sont majoritairement les humains de demain qui en souffriront.

Lorsqu’il est question des êtres humains « de demain », il importe de bien mesurer la temporalité évoquée. Bien qu’en général les modèles et scénarios s’arrêtent à l’année 2100, « de nombreux scénarios montrent des émissions et un réchauffement significatifs qui s’étendent dans le XXIIème siècle et bien au-delà »10. Comme l’indique la recherche, les processus naturels prendront environ 1000 ans à retirer le CO2 émis dans l’atmosphère par les activités humaines, ce qui signifie que le réchauffement induit est là pour longtemps11.

10 DESSLER, A. E., Introduction to Modern Climate Change, p. 129.
11 Ibid., p. 130.

Nos émissions actuelles sont susceptibles de modifier notre climat pour le millénaire qui vient et au-delà. Si l’on accepte qu’une nouvelle génération naît tous les 30 ans, c’est au moins la trentaine de générations à venir qui risque de souffrir du mode de vie et des choix de quelques-unes, dont, en particulier, la nôtre, qui a entre ses mains les décisions cruciales. Ces générations ne disposeront pas des mêmes conditions naturelles de vie que la présente. Le changement climatique pose une question grave de justice intergénérationnelle.

IV. UN ENJEU DE JUSTICE SOCIALE

Enfin, les changements climatiques posent une question de justice sociale. Car les populations qui souffrent d’abord des changements, ce sont les couches les plus pauvres et les plus vulnérables de la société (femmes, enfants, personnes âgées et handicapées).

Deux raisons commandent ce fait. D’abord, comme nous l’avons vu plus haut, il se trouve que ce sont les pays en voie de développement et les pays les moins avancés qui se situent dans les zones géographiques qui seront probablement les plus exposées aux conséquences des changements climatiques. Ensuite, il est clair que les pays ou les couches sociales pauvres sont moins armés du point de vue économique pour répondre aux défis du changement climatique. Par exemple, si les Pays-Bas disposent des fonds nécessaires à la protection de ses côtes contre l’élévation de la mer, il n’en va pas de même du Bengladesh, où cette élévation jettera sur les routes des millions de réfugiés climatiques.

Cela est plus flagrant au Sud – il suffit de se rappeler les images des récentes tempêtes, véritable fenêtre sur le futur –, mais cela est vrai de façon universelle, c’est-à-dire aussi dans les pays du Nord. Cela s’est vérifié lorsque les ouragans Rita et Katrina ont frappé la Nouvelle-Orléans, donc le pays le plus riche du monde selon le PIB/habitant : ce sont les personnes les plus pauvres qui en ont souffert le plus. Les plus aisées d’entre elles, en effet, n’habitaient pas en zone inondable, ont pu quitter la ville rapidement, ont ensuite pu refaire leur vie ailleurs parce qu’ils en avaient les capacités. Les catégories les plus pauvres ont vu leurs maisons dévastées, n’avaient pas l’argent nécessaire pour fuir le drame et pour beaucoup se retrouvent, aujourd’hui, dans une cité vidée de ses habitants.

Le fait que le changement climatique impacte de façon différencié les diverses couches sociales montre qu’on ne peut plus séparer les champs de l’éthique écologique et de l’éthique sociale. C’est la raison pour laquelle, au niveau onusien, un rapprochement se réalise à l’occasion de la réflexion et la rédaction des nouveaux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) et Objectifs de développement durable (ODD), qui doivent être renouvelés en 2015. En 2008 déjà, lors du vingtième anniversaire du GIEC, le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon avait identifié le changement climatique comme une menace grave pour la réalisation des OMD12.

12 STUECKELBERGER, Ch., « Who Dies First? Who is Sacrificed First? Ethical Aspects of Climate Justice », p. 48.

V. LA JUSTICE CLIMATIQUE, UNE QUESTION D’ETHIQUE THEOLOGIQUE

Bien entendu, ce triple enjeu interroge la foi, la théologie chrétienne et les Églises. La théologie n’a d’ailleurs pas attendu les développements actuels pour s’emparer de la question. Elle y avait été incitée il y a déjà presque un demi-siècle, en particulier par l’article de Lynn White Jr publié en 1967 dans la revue Science, où l’historien trouvait dans le judéo-christianisme les racines historiques de notre crise écologique13. En effet, argumentait-t-il, ce sont bien les textes bibliques, récits de la création en tête, qui ont déterminé la désacralisation de la nature, une représentation anthropocentrique du monde et le rapport de domination et d’exploitation vis-à-vis de notre environnement.

13 WHITE, L. Jr., « The Historical Roots of Our Ecological Crisis », dans : Science 155, mars 1967. Traduction française : « Les origines historiques de notre crise écologique », dans : BOURG, D. – ROCH, Ph. (dir.), Crise écologique, crise des valeurs ? Défis pour l'anthropologie et la spiritualité, Genève, Labor et Fides, 2010.

Il apparaît aujourd’hui clairement que la théologie de la création et la quête de justice sont les deux jambes sur lesquelles la théologie se tient pour fonder son discours sur la justice climatique.

1. La théologie de la création

La recherche académique des dernières décennies a réexaminé les textes et a permis de fonder une théologie de la création renouvelée. Plusieurs affirmations clés sont ressorties de ce travail exégétique et théologique.

Le monde est création de Dieu (Gn 1.1-2,25). Le premier article du Credo le confesse : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. » Les chrétiens ne parlent donc ni de « nature », ni d’ « environnement », mais de « création ». De ce fait, tout élément et forme de vie, dont les êtres humains, sont confessés comme créatures. Il y a une distance ontologique avec Dieu. Nous ne sommes pas des dieux. Nous ne pouvons agir comme si tel était le cas. Nous ne pouvons fonder notre relation au reste de la création comme si nous en étions les propriétaires. Dieu est le vrai propriétaire de la création. Et cette création est bonne.

Nous avons été créés à l’image de Dieu (Gn 1.26-27). Cela nous confère une place particulière dans l’espace créationnel. Nous y sommes extra-ordinaires.

Nous sommes responsables de la création. Notre relation avec elle n’est pas laissée ouverte, mais est définie par quatre verbes en Genèse 1 et 2 : dominer et soumettre (Gn 1.28), cultiver et garder (Gn 2.15). Une mauvaise lecture des deux premiers et l’oubli de deux suivants ont été à l’origine des mésusages des textes. Quant au verbe dominer, il nous est rappelé que la domination dont il est question est celle du roi qui domine selon l’idéal prophétique de responsabilité du bien-être de son peuple (Éz 34.4 ; Jr 5.31). Quant au verbe soumettre, qui s’applique aux animaux, il ne peut se comprendre sans la lecture du verset suivant, où Dieu nous donne à manger « toute herbe qui porte sa semence sur toute la surface de la terre et tout arbre dont le fruit porte sa semence » (Gn 1.19). Selon l’idéal protologique sacerdotal, nous sommes végétaliens. Cela se retrouve dans l’idéal eschatologique d’Ésaïe (És 11.6-9). La soumission des animaux ne nous donne donc ni droit de vie et de mort, ni droit d’exploitation. Enfin, les deux verbes cultiver et garder, éminemment positifs, renforcent la compréhension de notre mission : nous sommes chargés de servir et de défendre la création.

Ainsi se dégage un anthropocentrisme éclairé. Au sein de la création, nous avons une dignité et une place à part. Loin de donner blanc-seing à l’humain, cela ouvre un espace de responsabilité. Nous devons répondre de notre relation à la création dont nous faisons partie.

2. La théologie de la justice

Notre Dieu est un Dieu de justice14. Il est le Dieu qui prend parti pour les plus pauvres et les plus vulnérables parmi nous. La veuve, l’orphelin et l’étranger composent une triade qui exemplifie, à différents endroits de la Bible hébraïque, l’amour et la sollicitude de Dieu pour les pauvres. « Le Seigneur Dieu aime les justes, le Seigneur Dieu protège les immigrés, il soutient l’orphelin et la veuve, mais déroute les pas des méchants » (Ps 146.8-9). Cet amour est un amour qui protège, qui vient en aide, un amour qui rend justice : « [C’est le Seigneur votre Dieu…] qui rend justice à l’orphelin et à la veuve, et qui aime l’émigré en lui donnant du pain et un manteau » (Dt 10.18). À son tour, cette justice est une condition de paix, comme l’exprime poétiquement le Psaume 85 (11-14) : « Fidélité et Vérité se sont rencontrées, elles ont embrassé Paix et Justice. La Vérité germe de la terre et la Justice se penche du ciel. Le Seigneur lui-même donne le bonheur et la terre donne sa récolte. La Justice marche devant lui, et ses pas tracent son chemin. »

14 Cette sous-section est tirée de : KERBER, G., « La justice climatique », p. 17-18.

Jésus, à travers son enseignement et ses oeuvres, par sa vie, sa mort et sa résurrection, accomplit la justice pour les pauvres. Dans le Nouveau Testament, en particulier dans les Évangiles, les actions de Jésus, spécialement ses rencontres avec les vulnérables et exclus de son temps (femmes, enfants, publicains, pécheurs, malades, étrangers) sont l’expression du Dieu d’amour et de justice, celui qui libère, comme Jésus l’exprime quand il lit le passage du prophète Ésaïe dans la synagogue de Nazareth : « L’Esprit du Seigneur est sur moi car il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil par le Seigneur. Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.
Alors, il commença à leur dire : "Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez" » (Lc 4.18-21).
Dans les Béatitudes, ouverture du discours programmatique de Jésus, les pauvres et la justice retrouvent un lieu central. « Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous » (Lc 6.20 ; voir aussi Mt 5.3 et suivants). Plus loin, dans la version de Matthieu : « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice : ils seront rassasiés » (Mt 5.6). Terminant le ministère public de Jésus, avant les récits du dernier repas et de la passion, la parabole du jugement final sera un appel fort à la solidarité et à la justice pour les pauvres (Mt 25.31-46).

3. La justice climatique

La rencontre de ces deux perspectives théologiques et de la problématique actuelle du changement climatique produit une position éthique claire.

Le changement climatique résulte d’une relation dévoyée à la création dont la charge nous a pourtant été confiée par le Créateur. En la considérant comme un stock de ressources devant être exploitées et brûlées jusqu’à la dernière molécule quel qu’en soit le prix humain et créationnel15, nous nous mettons en situation de péché. Incurvés sur nous-mêmes, nous rompons la relation avec les autres et avec Dieu. La conséquence dernière du péché, c’est la mort. Elle frappe d’ores et déjà de nombreux frères et soeurs touchés par les événements météorologiques extrêmes. Elle frappe aussi le règne animal placé sous notre responsabilité, la chute de la biodiversité allant en s’accélérant – nous serions aujourd’hui au seuil de la sixième extinction des espèces16. Le pasteur Mark S. Hanson, ancien Président de la Fédération Luthérienne Mondiale, est allé jusqu’à qualifier notre rapport actuel à la création de blasphème spirituel. « C’est un blasphème parce que, par notre conduite, nous disons : "Nous serons nos propres dieux. Nous traiterons la planète comme s’il n’y avait pas de Dieu qui l’a créée, pas de Dieu qui la déclare bonne, pas de Dieu qui la réconcilie, pas de Dieu qui la nourrit et qui nous tient pour responsables de sa préservation" »17.

15 Nous utilisons cet adjectif pour souligner la perspective théologique et ne pas utiliser les adjectifs communs. On aurait normalement trouvé ici « écologique » ou « environnemental ».
16 Celle-ci n’est pas exclusivement provoquée par le changement climatique. Mais il joue son rôle parmi les facteurs anthropogéniques, et le jouera de plus en plus. Beaucoup d’espèces n’ont pas le temps de s’adapter aux changements du climat ou de migrer, ce qui provoque leur disparition rapide. Voir : BARBAULT, R., « Loss of Biodiversity. Overview », dans : Encyclopedia of Biodiversity (Second Edition), 2013, p. 656-666.
17 FEDERATION LUTHERIENNE MONDIALE, Onzième Assemblée de la FLM. Stuttgart, Allemagne, 20-27 juillet 2010. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Rapport officiel, Genève, FLM, 2010, p. 13.

Il est de notre devoir de chrétiens d’être fidèles à notre mission et à notre vocation d’oeuvrer pour la vie, la justice et la paix. Par conséquent, nous devons prendre la parole et lutter pour la justice climatique, qui se déploie en une justice inter-nationale, une justice intergénérationnelle, et une justice sociale. Ceci passe d’abord par l’engagement pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Nous devons nous attaquer aux causes des changements climatiques. Lutter contre l’injustice, c’est en couper la racine nourricière. Ceci passe ensuite par une aide humanitaire d’urgence à ceux et celles qui souffrent des changements. Ceci passe enfin par le travail pour l’adaptation des infrastructures et des modes de vies de nos sociétés aux effets du changement climatique. C’est à ces conditions uniquement que nous pourrons prétendre être sel et lumière du monde.

VI. UN ENJEU POUR LES ÉGLISES

Les Églises sont en première ligne. Premièrement parce que leurs membres sont des habitants soit de nations émettrices de GES, soit de nations victimes, soit encore, dans le cas de communions d’Églises ou de communautés fraternelles d’Églises, dans l’une et l’autre position à la fois. Cela ne peut manquer de les interroger. Paul indique dans sa première lettre aux Corinthiens que « si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1 Co 12.26). Comment vivre cette solidarité, lorsque la souffrance de certains membres est causée par d’autres ? Comment vivre cette com-passion, lorsque nous savons avec tant d’évidence que telle est la situation ? L’engagement pour la justice climatique est un enjeu d’amour-agapè pour le prochain. Deuxièmement, les Églises sont en première ligne parce qu’elles peuvent interpeler les pouvoirs publics et faire oeuvre de plaidoyer. La voix des Églises porte. Il s’agit de ne pas rester silencieux.

Nous ne pouvons présenter un panorama global des positions et actions des Églises chrétiennes. Nous nous limitons à nos corps respectifs, le Conseil OEcuménique des Églises (COE) et la Fédération Luthérienne Mondiale (FLM), qui en est membre.

Le COE est engagé de longue date sur la question du climat. Lors de sa 10ème Assemblé générale, tenue en novembre 2013 à Busan, le COE a réaffirmé son souci pour cet enjeu, la nécessité de l’engagement, et a appelé ses Églises et organisations oecuméniques membres à « insister pour que les gouvernements respectifs voient au-delà des intérêts nationaux afin d’être responsables à l’égard de la création de Dieu et notre futur commun, et les presse à sauvegarder et promouvoir les droits humains de base de ceux qui sont menacés par les effets du changement climatique »18. Son activité est multiforme, comme le précise David G. Hallman : « L’activité oecuménique à l’endroit du changement climatique a compris des réflexions éthiques et théologiques, le développement et la distribution de ressources, du plaidoyer aux niveaux national et international, le soutien de projets régionaux en particulier dans les pays du sud économique, et de la solidarité et de l’accompagnement des Églises dans les zones qui expérimentent déjà l’impact du changement climatique produit par l’humain »19.

18 WORLD COUNCIL OF CHURCHES, 10th Assembly. Minute on Climate Justice. Document No. PIC 02.12, 2013, p. 2.
19 WORLD COUNCIL OF CHURCHES – JUSTICE, PEACE AND CREATION TEAM, Climate Change, Genève, WCC, 2005, p. 5.

La FLM a également souligné l’importance du changement climatique lors de sa dernière Assemblée générale, tenue en 2010 à Stuttgart. L’Assemblée des jeunes, qui s’est tenue peu avant, a fait de la soutenabilité un de ses trois enjeux choisis et a interpelé l’Assemblée générale sur cette question. Dans sa stratégie 2012-2017, la FLM discerne le changement climatique comme « l’un des plus graves défis pour toute l’humanité »20. C’est pourquoi elle en fait l’un des sept thèmes prioritaires en faveur des droits de la personne et de la dignité humaine21. Ralston Deffenbaugh déclare : « La FLM mène à bien cette action de deux manières : par les projets d'adaptation aux changements climatiques du Département d'entraide mondiale mis en place dans certains pays, et par l'engagement et la mobilisation des jeunes venant représenter la FLM aux conférences des Nations Unies sur les changements climatiques »22.

21 Ibid., p. 21.
22 FEDERATION LUTHERIENNE MONDIALE, Jeûner pour la justice climatique. Une perspective luthérienne, p. 5.

VII. VERS UN ACCORD MONDIAL A PARIS EN 2015 ?

Les mois qui nous séparent de la 21ème Conférence des parties de l’ONU sur le climat (la COP21), qui se tiendra à Paris en décembre 2015, sont d’une importance capitale. La signature et le niveau d’ambition du nouveau traité universel et contraignant attendu à Paris en dépendent.

Ban Ki-Moon a de ce fait déclaré l’année 2014 « année de l’action pour le climat », et a invité – première historique – l’ensemble des chefs d’État de la planète à consacrer une journée entière au climat le 23 septembre prochain à New York, avant l’ouverture de l’Assemblée générale annuelle des Nations unies.

Selon les scientifiques, si nous échouons à signer un traité satisfaisant, nous n’aurons plus aucune chance de limiter la hausse de la température moyenne à 2°C, et nous nous exposerons aux conséquences dramatiques que l’on sait. C’est notre dernière occasion. C’est notre kairos. Nous devons agir maintenant.

À ce titre, toutes les initiatives d’Églises allant dans le sens d’un soutien à l’action publique et d’une pression politique envers les décideurs sont à encourager et à promouvoir. Le patriarche oecuménique de Constantinople Bartholomée 1er l’avait dit à sa manière : « Nous considérons […] qu’il y a de nos jours un besoin vital pour une combinaison de sanctions sociétales et d’initiatives politiques, de telle sorte qu’il y ait un changement puissant de direction, vers un chemin de développement écologique viable et durable »23.

La préparation d’un sommet interreligieux sur le climat à New York les 22-23 septembre 2014 sous invitation du COE est un exemple extrêmement fort et semeur d’espoir. Le jeûne pour la justice climatique tous les premiers du mois, porté à la fois par des organisations religieuses (dont la FLM et le COE) et des organisations séculières, en est un autre.

23 KERBER, G., « Climate Change and Climate Justice. An Ecumenical Ethical Approach », dans : ANDRIANOS, L. A. – SNEEP, J.-W. – KENANIDIS, K. S. (eds.), Ecological Theology and Environmental Ethics. Vol 2 (ECOTHEE-11). Kolympari, Institute of Theology and Ecology – Orthodox Academy of Crete (OAC), 2012, p. 236.

Martin KOPP
Délégué de la FLM aux COP19-20-21

en collaboration avec

Guillermo KERBER
Responsable du programme du COE sur la justice climatique

Simone SINN
Département de Théologie et de Témoignage Public de la FLM