Inventer des alternatives

Michel Hoeffel ©A. Huber

« Jésus nous croit capables d'inventer des alternatives ». Je retiens plus particulièrement ce propos formulé par Marion Muller-Colard dans son ouvrage « Le complexe d'Elie – Politique et spiritualité » p.90.  En prolongeant un peu je dirais « Dieu à travers Jésus nous croit capables d'inventer des alternatives ». Au lieu de toujours baisser les bras avec l'idée que de toute façon nous ne pouvons rien changer, au lieu d'être défaitistes et résignés en pensant qu'il y aura toujours dans les relations humaines des dominants et des dominés, ou comme dit Marion, des gens qui jouissent d'être asservis et d'autres qui jouissent d'asservir. Nombreuses sont évidemment les situations qui me viennent à l'esprit en m'exprimant ainsi, mais je pense en particulier au conflit perpétuel entre Israël et la Palestine.

J'éprouve de plus en plus de fatigue, d'agacement ou d'irritation selon les moments et les rencontres qu'il m'est donné de vivre, ou selon les informations et les nouvelles qui me parviennent. Me voilà au lendemain d'un petit séjour pour pasteurs retraités sur le thème de la « rencontre » : contacts et échanges fraternels, réflexions fondamentales et témoignages passionnants, moments de méditations et heures empreintes de poésie. Le tout incitant à la réflexion, parfois interpellante et d'autres fois bienfaisante, et je suis là avec mes sentiments de bien-être, mais aussi avec mon malaise : c'est bien beau tout ce que nous pouvons vivre et partager, mais qu'en est-il des situations douloureuses et inextricables que certains de nos frères et sœurs humains sont obligés de vivre et de subir ?

Avec un cher ami, notamment bien informé sur les problèmes du Moyen-Orient, nous avons évoqué le sempiternel conflit israélo-palestinien. Je lui ai dit que le grand philosophe et théologien du siècle dernier, Martin Buber, a toujours défendu la thèse de la nécessaire cohabitation fraternelle entre Juifs et Palestiniens, et qu'il a pu le faire savoir à Théodore Herzl, en quelque sorte le fondateur de l'Etat d'Israël, et à Ben Gourion, président de ce même Etat. Mais toutes ces réflexions et toutes ces démarches ont été réfutées et ont sans doute été trop discrètes, puisque jusqu'à aujourd'hui ces points de vue de Martin Buber sont pour ainsi dire inconnus. N'en est-il pas souvent ainsi : les réflexions sont bonnes, mais la mise en application se fait attendre. Les penseurs ne sont pas forcément des acteurs. C'est vrai pour Buber qui n'avait pas, pourrait-on dire, le souci ou le sens de la mise en pratique politique. Et à cet égard les Eglises aussi restent souvent sur le seuil de la porte, elles savent parler d'un monde autre, d'un monde nouveau, mais les actes ne suivent pas. L'importance de la Parole est souvent telle que la traduction dans les actes se fait souvent attendre ! L'actuel pape François me paraît l'avoir compris et n'attend que le soutien des autres communautés chrétiennes.

C'est bien ce que dit Munib Younan, évêque de l'Eglise évangélique-luthérienne de Jordanie : « Les souffrances et l'insécurité humaines auxquelles nous sommes exposés sont les conséquences de l'incapacité de la communauté internationale à trouver une solution pour le Moyen-Orient. Les dirigeants occidentaux ont échoué à intervenir efficacement dans le cours des événements que l'on a appelés le Printemps Arabe. Et cela est lié à l'échec bien connu des Etats occidentaux à s'impliquer efficacement dans la résolution du conflit israélo-palestinien. Il faut que ce conflit purulent soit transformé si nous voulons que toute la région – et pas seulement les habitants d'Israël et de Palestine – puisse connaître un avenir de stabilité et de sécurité. Comme chrétiens palestiniens, nous continuons à nous accrocher à cet idéal qu'est une solution à deux Etats selon les frontières de 1967, avec un Etat de Palestine à côté de l'Etat d'Israël, et une Jérusalem partagée. Une telle solution est essentielle pour la guérison du Moyen-Orient ».

Voilà une proposition, sans doute y en a-t-il d'autres. Mais, constate notre orateur, nous les occidentaux, nous laissons les chrétiens du Moyen-Orient trop seuls. Nous connaissons le tragique de leur situation, nous prions même pour eux, mais les actes ne suivent pas. D'où l'appel pressant de Mounib Younan : « Ne nous laissez pas seuls, intervenez auprès de vos représentants politiques, , car les occidentaux, qu'il s'agisse des Etats-Unis ou de l'Europe, ont une grosse part de responsabilité. Ils sont en mesure d'intervenir par des pressions diplomatiques auprès des acteurs de la politique de l'Etat d'Israël et des pays arabes pour que le cours des événements change. En effet, tant qu'un Etat comme Israël a des comportements aussi autoritaires et colonialistes, et tant que les Palestiniens et leurs voisins ont recours à la violence, comment voulez-vous que les choses changent ? De part et d'autre il apparaît que la violence des uns ne fait qu'engendrer celle des autres !

Lorsqu'au cours de mes conversations je répète qu'il n'y a qu'une solution pour résoudre le conflit Israël-Palestine, c'est celle d'une cohabitation respectueuse et fraternelle entre les deux partenaires, je me fais toujours traiter d'idéaliste et de rêveur. Pourtant, ne pas faire ce pas c'est admettre qu'indéfiniment la violence continue à engendrer la violence, et que de part et d'autre, il y aura toujours des souffrances. Or il existe de part et d'autre des personnes convaincues que la bonne entente est l'unique solution.

Et c'est là que je retrouve le propos de Marion qui dit que « Jésus nous croit capables d'inventer des alternatives ». Eh bien la seule alternative possible à violence pour violence est de se respecter mutuellement et de fraterniser. Martin Buber a cru que cela devait être possible, mais il n'a pas suffisamment insisté pour que politiquement cela devienne une réalité. Yitzhak Rabin était de ceux qui étaient disposés à tout mettre en œuvre pour qu'un processus de paix se mette réellement en route, mais il a été brutalement assassiné. Et tous ceux qui sont convaincus qu'il faut aller dans ce sens sont écartés, leurs efforts sont étouffés. Pourtant je ne vois aucune autre alternative, en plus elle est évangélique, elle nous vient à travers Jésus de Dieu lui-même. Dans ce domaine comme dans bien d'autres, la réduction du schisme entre les mots et les actes reste vitale. A nous tous d'y contribuer par une action commune et massive des Eglises et par des interventions massives et incessantes auprès des autorités politiques américaines – Barak Obama notamment – et européennes.

Mai 2016

Michel Hoeffel