Evêque Munib Younan - Chrétiens au Moyen Orient, Extrémisme religieux, et Menaces d'une Troisième Guerre Mondiale

Munib Younan

Évêque de l’Église Évangélique Luthérienne en Jordanie et Terre Sainte

 

Maison du protestantisme, le 4 mars 2016

Le texte en pdf

Chers amis, Vénérables hôtes, Sœurs et frères en Christ,

C’est une occasion tout à fait spéciale pour nous d’être ici avec vous aujourd’hui. C’est un moment exigeant aussi que de nous engager ainsi avec vous dans des échanges qui nous aideront à trouver ensemble des stratégies efficaces pour le Moyen Orient, y compris Israël et la Palestine.

Nous sommes conscients de la souffrance que cette ville [votre capitale] a connue suite aux attaques d’extrémistes islamistes. Alors que nous allons partager notre souffrance avec vous, nous sommes prêts à recevoir aussi une part de votre souffrance à vous. Comme l’a enseigné Paul dans sa Première lettre aux Corinthiens, « Si un membre [du corps] souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1 Cor. 12.26). Nous prions pour vous et pour toutes les communautés qui souffrent des effets de l’extrémisme, tout comme nous espérons que vous aussi, vous priez pour nous et pour tous ceux qui, jour après jour,  souffrent de violences qui dépassent de loin ce qu’ils peuvent contrôler. Nous sommes horrifiés par les attaques qui ont eu lieu à Paris et prions que Dieu guérisse ceux qui ont été blessés, ceux dont la vie est marquée par les traumatismes et la peur, tout comme les familles des victimes, où qu’elles soient.

Au milieu même de cette tragédie, Paris –et bien sûr toute la France- a continué à s’engager de manière efficace au niveau mondial. Les Palestiniens se rendent compte bien sûr des nombreux efforts que font les dirigeants français pour remettre en route un dialogue efficace en vue de transformer le conflit israélo-palestinien. Mais nous sommes aussi très conscients du leadership français dans le domaine du changement climatique, et nous l’apprécions. Juste deux semaines après les attaques, Paris a accueilli la Conférence 2015 des Nations Unies pour le Changement Climatique connue sous le nom de COP 21. L’impressionnant accord auquel a abouti cette conférence met en évidence le leadership français et la décision au niveau mondial de prendre au sérieux cette menace existentielle du bien-être et de la survie même de l’espèce humaine.

En dépit de la pression de ces défis à l’échelle mondiale, permettez-moi de tourner mon attention vers les défis que doit affronter le monde arabe. C’est une période critique pour notre région, et tout particulièrement pour les chrétiens au Moyen Orient. Il est de plus en plus difficile de prévoir quelle sera l’évolution de cette région. Selon les Nations Unies, plus de trois millions de Syriens ont été forcés de quitter leurs foyers et de fuir dans les pays voisins. Cette crise des réfugiés et le conflit militaire qui en est la cause sont déjà en train de transformer les politiques et, plus important encore, la culture du Moyen Orient. Six autres millions de Syriens ont été déplacés à l’intérieur du pays. Cette crise ne provoque pas seulement d’énormes contraintes sur les pays qui accueillent les réfugiés (notamment le Liban et la Jordanie), mais accélère aussi l’effondrement de la Syrie même. Et la menace d’effondrement de la Syrie aura inévitablement des répercussions sur tous les pays créés par les puissances occidentales au début du 20ème siècle.

Et pourtant, quand je vous décris ainsi les difficultés que nous avons à affronter au Moyen Orient, je vous demande de ne pas généraliser. Notre situation en Terre Sainte et en Jordanie est bien différente de ce qui se vit en d’autres endroits. Ce que nous observons en Syrie, en Irak et en d’autres lieux du Moyen Orient nous préoccupe beaucoup. En même temps, la vie  quotidienne de mon Église se poursuit, parce que nous connaissons un contexte différent de liberté de religion et de liberté de parole. C’est pourquoi j’ai un rôle à jouer en prenant publiquement position contre le chaos et l’injustice que subissent tant de nos sœurs et frères en Christ, comme aussi tous leurs voisins.

La permanence de cette crise affecte les chrétiens de plusieurs manières. Cela fait presque trois ans maintenant que deux archevêques chrétiens orthodoxes d’Alep, en Syrie, ont été kidnappés. Suite aux incertitudes de la guerre, nous ne savons toujours pas où ils sont détenus, ni même s’ils sont encore en vie. Leur kidnapping a été un tournant décisif dans la manière dont les chrétiens de Syrie ont compris la guerre civile, et a pour cette raison créé une onde de choc pour tous les chrétiens au Moyen Orient.

Maintenant, nous avons toujours la puissance militaire du soi-disant État Islamique. Il n’est que l’un des nombreux groupes qui essayent de déterminer non seulement ce qu’est un style de vie islamique, mais encore comment l’islam peut mettre en place un système de gouvernement. Que vous l’appeliez EI ou ISIS ou ISIL ou, comme nous, Da’esh, tout le Moyen Orient essaye actuellement d’arriver à une solution avec ce groupe et avec les autres. Partout où surgit Da’esh ou un autre de ces groupes, toute personne qui ne se conforme pas à sa version particulière de l’islam sunnite est en danger. Ils constituent une menace pour les autres musulmans, mais ceux qui sont tout particulièrement en danger sont les autres groupes religieux, et parmi eux les chrétiens.

Je souhaite que vous ne transposiez pas sur toute la région, y compris la Palestine, les défis auxquels sont exposés les chrétiens en Syrie et en Irak. Je veux pourtant être très clair : les souffrances et l’insécurité humaine auxquelles nous sommes exposés sont la conséquence de l’incapacité de la communauté internationale à trouver une solution pour le Moyen Orient. Les dirigeants occidentaux ont échoué à intervenir efficacement dans le cours des événements que l’on a appelés le Printemps Arabe. Et cela est lié à l’échec bien connu des États occidentaux à s’impliquer efficacement dans la résolution du conflit israélo-palestinien. Il faut que ce conflit purulent soit transformé si nous voulons que toute la région –et pas seulement les habitants d’Israël et de Palestine- puisse connaître un avenir de stabilité et de sécurité. Comme chrétiens palestiniens, nous continuons à nous accrocher à cet idéal qu’est une solution à deux États selon les frontières de 1967, avec un État de Palestine à côté de l’État d’Israël, et une Jérusalem partagée. Une telle solution est essentielle pour la guérison du Moyen Orient.

Nous n’entendons que trop souvent les dirigeants occidentaux essayer de faire porter aux musulmans et à l’islam la responsabilité de l’état permanent d’instabilité, plutôt que de s’engager eux-mêmes dans des initiatives significatives. C’est bien sûr une tendance très humaine que de situer la cause de ses problèmes chez d’autres. C’est un refrain permanent dans les médias occidentaux que les musulmans ne condamnent pas l’extrémisme avec assez de force. Il est temps que cette tendance prenne fin. J’ai eu l’honneur d’avoir pu être présent à Marrakech au début de cette année, avec beaucoup de spécialistes musulmans venus du monde arabe et du monde musulman, et d’avoir pu participer à l’élaboration de la Déclaration de Marrakech. Suite aux importants efforts de l’université al-Azhar et d’autres centres d’études islamiques, cette déclaration indique clairement que les dirigeants musulmans de par le monde sont activement engagés dans une éducation opposée à l’extrémisme islamique. Il existe une tendance forte contre l’extrémisme islamique dans l’ensemble du monde musulman, qui essaye de mieux expliquer ce qu’est vraiment l’islam.

Alors que nous nous efforçons de contribuer à donner plus d’influence à ce genre de projets, la présence chrétienne est considérée comme très fortement menacée dans beaucoup de régions du Moyen Orient. S’ils ont les moyens de partir, nos membres le font dans des proportions alarmantes. Et une fois qu’ils sont partis, il est rare qu’ils reviennent. Et au moment même où nous traversons cette crise, nous constatons dans des Églises partenaires –en Occident surtout- ce que l’on pourrait appeler une indifférence non voulue. La situation au Moyen Orient est si complexe, si compliquée culturellement et si chargée politiquement, que l’on pourrait penser qu’elle est du seul ressort des gouvernements. Nous avons l’impression que les Églises, du moins certaines Églises, se sont résignées à ne plus essayer de comprendre ce qui se passe au Moyen Orient. Leurs voix se réduisent alors à des communiqués vides sur leurs préoccupations ou leurs lamentations, dans l’espoir qu’une solution se trouvera par ailleurs.

J’ai entendu quelques dirigeants chrétiens arabes faire part de leur grande frustration à l’égard des gouvernements et des Églises d’Occident, comme si ceux-ci avaient fini par accepter la disparition de toute présence chrétienne au Moyen Orient. Ceci n’est pas vrai bien sûr, mais nous n’avons pas vu d’actions qui contrediraient ce sentiment. Les actions que nous avons vues blessent nos communautés, plutôt que de les aider à rester dans leurs pays. Quand par exemple les Yézidis ont dû quitter leur région, le gouvernement français a proposé onze passeports. Les chrétiens arabes ne veulent pas être évacués de leurs pays. Ce que nous voulons, c’est que les gens restent, ou reviennent, dans leurs communautés d’origine. Il faut que nous soyons protégés non point par des puissances étrangères, mais par une même citoyenneté et les mêmes droits garantis par une constitution commune. Les Yézidis, les chrétiens, et les membres des autres minorités devraient pouvoir retourner dans leurs villages d’origine grâce à une sécurité offerte par leur propre société et par leurs propres gouvernements, et non procurée par la protection violente de troupes internationales.

En même temps nous nous rendons compte combien il peut être difficile pour nos amis des Églises d’Occident de vraiment comprendre notre point de vue. J’espère que vous ne m’en voudrez pas si j’aborde franchement et sans détours plusieurs problèmes. Je crois que la situation présente l’exige.

En premier, je voudrais vous dire que beaucoup de chrétiens arabes font part de leur déception à l’égard des Églises et des organismes d’Églises de l’Occident. Nous sommes fatigués des discours. Nous voulons des actes. Travailler ensemble pour venir en aide aux chrétiens du Moyen Orient est pour nous un défi constant. Les Églises du Moyen Orient ont leur part de responsabilité dans la construction de relations avec le Corps du Christ à l’échelle mondiale. Mais l’Occident aussi a une responsabilité : celle de ne pas abandonner les chrétiens au Moyen Orient.

Deuxièmement, certaines initiatives occidentales visant à présenter ou à répondre aux défis auxquels nous avons à faire face non seulement ne nous aident pas, mais nous font du tort. Cela a été le cas avec les défis liés aux extrémismes. En ces temps de crise, nous avions l’impression que certains chrétiens occidentaux profitaient de l’occasion pour présenter les chrétiens arabes comme leurs enfants, et nous traitaient comme des damoiselles en détresse qu’il fallait sauver de nos voisins musulmans. Nous rejetons avec vigueur une telle attitude paternaliste et néocoloniale.

Un troisième défi pour le Moyen Orient est le besoin d’institutions et d’engagements œcuméniques solides. Une coopération efficace permettra à plus de chrétiens de rester dans la région et soutiendra leur contribution aux sociétés arabes. Nous avons à trouver ensemble les moyens de fortifier à la fois le Conseil des Églises du Moyen Orient et la Communion des Églises Protestantes du Moyen Orient. Ces institutions, tout comme les ministères des différentes Églises dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la diaconie, font partie intégrante de notre commun témoignage. Le mot grec pour témoignage est martyria. Au vu des diverses formes d’extrémisme et d’instabilité politique auxquelles nous avons à faire face, il est possible que le temps de martyria soit arrivé. Si le témoignage de notre présence et de notre participation à la vie de nos sociétés ne suffit pas, et s’il nous est demandé de donner nos vies pour l’amour du Christ, nous sommes prêts à le faire.

La poussée de l’extrémisme

On peut avancer beaucoup de raisons pour expliquer, ou comprendre, l’éruption de différentes formes d’extrémisme au Moyen Orient. À la base, l’extrémisme (et en particulier l’extrémisme à justification religieuse) est un symptôme de la frustration de possibilités politiques. Lorsqu’il n’y a pas d’horizon pour des possibilités politiques, l’extrémisme se développe. Ce désespoir s’est développé pour plusieurs raisons. La première d’entre elles est l’impossibilité, ou l’absence de volonté, de la communauté internationale à résoudre le conflit israélo-palestinien. Alors que ce conflit semble en effet échapper au pouvoir des dirigeants de la région, ces mêmes dirigeants n’ont pas été capables de manifester leur confiance dans la possibilité de le résoudre. Ensuite, l’effondrement du panarabisme a créé un vide qui a conduit à une fragmentation politique. Tout ceci a été exacerbé par des attaques militaires de puissances régionales et mondiales qui ont encore davantage affaibli les gouvernements et contribué à entretenir un sentiment anti-occidental. En dernier lieu, les évènements connus comme le Printemps Arabe ont fourni encore plus d’espace aux acteurs non-étatiques. Tous les éléments de cette histoire réunis ont conduit à la situation actuelle, où l’extrémisme à justification religieuse domine la vie ordinaire du Moyen Orient. Alors que le Printemps Arabe cherchait à renforcer la dignité humaine et à promouvoir la démocratie, c’est le contraire qui s’est produit.

Cette courte analyse nous aide au moins à comprendre que les problèmes qui se posent aux chrétiens arabes n’ont pas leur source dans l’islam ni chez les musulmans. Des déclarations de ce genre nous font du tort parce qu’elles nous séparent naïvement de nos voisins, voisins avec lesquels nous sommes engagés dans les mêmes luttes. Nous nous sommes rendu compte que vos journaux sont remplis d’opinions qui utilisent les chrétiens arabes comme des outils dans une espèce de conflit de civilisation. Nous avons vu de nombreux articles récents qui nous utilisent pour perpétuer la compétition de l’occident avec le monde islamique. Il ne s’agit pas là de simple islamophobie, mais d’une haine virulente de l’islam. Nous avons aussi vu des argumentations utilisant la situation critique des chrétiens arabes comme un outil pour justifier le soutien à la politique israélienne d’occupation. L’argumentation que nous voyons se répandre dans les médias occidentaux est que Da’esh représente le « vrai » visage de l’islam et que tous les groupes « civilisés » se battent contre des musulmans « sauvages » ou « barbares ». En raison de siècles d’interventions occidentales fondées sur la « protection » des chrétiens, de telles argumentations nuisent à nos possibilités de survie au Moyen Orient. Au contraire, ces argumentations renforcent les extrémistes de tous bords, en Europe et aux États-Unis tout comme au Moyen Orient. La campagne électorale en cours aux États-Unis, par exemple, a fourni une audience nationale à certaines voix pleines de haine et irresponsables. Ceux qui haïssent déjà les musulmans et l’islam se réjouissent de ce genre de discours. Ces discours ont un effet nocif immédiat pour ceux d’entre nous qui cherchent la coexistence en vue de préserver un avenir commun.

Les efforts occidentaux de démonisation de l’islam et des musulmans créent des problèmes pour les chrétiens en Israël et en Palestine. Certains sionistes chrétiens soutiennent la position que la meilleure façon de protéger les chrétiens consiste à s’appuyer sur le fait qu’il y a des musulmans au Moyen Orient qui maltraitent des chrétiens. Cette position se trouve même renforcée lorsque la Knesset israélienne adopte des lois accordant des privilèges particuliers aux chrétiens au sein des structures légales israéliennes. Une loi adoptée il y a quelques années assurait ainsi que les chrétiens, à la différence des musulmans, ne sont pas arabes, mais araméens. Sous prétexte de nous protéger, on nous coupe, nous chrétiens arabes, de notre héritage culturel et ethnique. Où que nous soyons dans le monde arabe, nous autres chrétiens ne sommes pas une minorité. Nous sommes au contraire intégrés dans la structure de la société. Toute conception selon laquelle les chrétiens arabes seraient en quelque sorte à part de la grande société arabe, menace de miner notre participation à cette société. Tout en étant inquiets de l’extrémisme, nous sommes également inquiets de telles prises de position. Qui va prendre position en faveur des chrétiens ? Nous attendons de nos partenaires dans le monde entier qu’ils se tiennent aux côtés des chrétiens arabes que nous sommes, sur la base de l’unité que nous donne notre commun baptême, tout comme nous prenons nous-mêmes notre défense !

Les effets de cette troisième guerre mondiale

Le roi Abdallah II de Jordanie et le pape François ont tous deux publiquement qualifié la violence qui déchire actuellement le Moyen Orient de Troisième Guerre Mondiale. Si cela est peut-être vrai, il s’agit d’une guerre différente des autres. Cette guerre présente le large recours à la religion comme une source de violence.

Nous voyons la violence aiguillonnée par des forces qui, une fois libérées, peuvent difficilement être maîtrisées, que ce soit par la voie d’une diplomatie de la raison ou par le recours à une intervention militaire qui écrase tout. Des convictions religieuses apocalyptiques –qu’il s’agisse de l’extrémisme islamique, du messianisme des colons juifs, ou du sionisme chrétien– prospèrent sur le terreau de la confrontation et de la persécution – à la fois la persécution que les divers groupes prétendent eux-mêmes subir, et la persécution qu’ils infligent eux-mêmes à ceux qu’ils perçoivent comme autres.

Cette guerre mondiale actuelle expose notre monde à toute une palette de menaces. Je vais tenter de les aborder les unes après les autres.

En premier lieu, et comme on peut déjà le voir, cette guerre est une source de menaces pour le Moyen Orient. Les combats vont continuer à déstabiliser la région, et pourraient même en modifier la carte avec la disparition de certains États-nations. Avec la dégradation de l’autorité de l’État, nous allons voir apparaître d’autres structures de pouvoir. Dans cette situation mouvante, nous allons certainement voir se développer toutes les formes d’extrémismes à justification religieuse. Je m’attends aussi à voir apparaître une nouvelle génération d’hommes forts qui vont gouverner, et de dictatures qui seront tolérées par les puissances mondiales parce qu’elles apporteront et maintiendront l’« ordre », principalement au service du marché mondial des matières premières. Tout cela va nous montrer que le « Printemps arabe » pourrait bien nous amener un refroidissement pire que ce que nous avons jamais connu. Les processus de démocratisation seront davantage encore ralentis, et le Moyen Orient se rendra compte une fois de plus que la force prime le droit.

Cette guerre mondiale déjà en cours ne concernera pas que le Moyen Orient. Les gens d’ici savent, bien sûr, que la violence brute va déborder de bien des manières. Mais il y a d’autres menaces, bien au-delà du seul Moyen Orient. La guerre a l’art de distraire même de grandes sociétés de ce que sont les besoins essentiels qui leur permettent de fonctionner. La guerre enrichit toujours quelques-uns, elle en appauvrit d’autres.

Si nous voyons en tout cela une espèce de prophétie de choc des civilisations qui se réalise d’elle-même, les extrémismes de toutes sortes s’en trouveront renforcés, puisque les diverses identités seront davantage affirmées. Dans de nombreux contextes, un conflit mondialisé créera davantage de tensions au sein des communautés de chrétiens et de musulmans, et aussi entre les unes et les autres, alors qu’elles ont vécu en bon voisinage pendant des siècles. Il est en outre très probable qu’une telle situation exacerbera l’antisémitisme à une échelle mondiale. Les chrétiens arabes savent que l’islamophobie tout comme l’antisémitisme ne font pas seulement du tort aux musulmans et aux juifs, mais tout autant aux chrétiens, J’en appelle aujourd’hui à un nouvel engagement concerté pour lutter au niveau mondial contre les forces culturelles destructrices que sont l’antisémitisme et l’islamophobie. Ce sont les deux faces d’une même médaille.

Dans l’hémisphère nord, et en particulier en Europe et en Amérique du Nord, cette guerre mondiale menace de réduire les libertés civiles au nom de la sécurité. Si les plus brillants exemples de démocratie sont eux-mêmes ainsi menacés à cause de ce conflit, comment pouvez-vous espérer aider d’autres parties du monde à développer leurs propres formes de gouvernement représentatif ? Avec beaucoup d’entre vous, nous avons été peinés de voir opposer une résistance aussi forte à des réfugiés qui viennent chercher abri et sécurité en Europe. Ce n’est pas seulement parce que nous avons une connaissance intime des conditions de vie qu’ils fuient, mais aussi parce que ce n’est pas là le visage de l’Europe que tant d’entre nous connaissent. En outre, l’implication dans une guerre signifie que les passés coloniaux et les présents impérialistes ne sont pas avoués, puisque seule compte la lutte contre l’ennemi. Et quand les récriminations de celui en qui l’on voit un ennemi n’ont ni contexte ni fondement historique, il n’y a guère d’autre choix que de continuer à se battre.

Que pouvons-nous faire ?

Si nous ne sommes pas encore engagés dans la Troisième Guerre Mondiale, nous risquons quand même de basculer par-dessus le bord de la falaise. Mais même en plein chaos, il y a des choses que nous pouvons faire ensemble pour nous éloigner du bord.

Les chrétiens arabes ont des relations vitales avec les chrétiens du monde entier, mais aussi avec les musulmans et les juifs du Moyen Orient et du monde entier. Comme je l’ai déjà dit, il est temps que les chrétiens arabes poursuivent leur engagement à la fois contre l’islamophobie et contre l’antisémitisme. Ces idéologies nocives n’apportent rien de bon au monde. Il faut les éliminer de notre discours public, mais aussi des concepts à travers lesquels nous appréhendons les conflits régionaux et mondiaux. Nous devons en venir à une nouvelle compréhension de ces idéologies nuisibles afin de pouvoir les combattre avec intégrité.

Les chrétiens arabes ont un profond désir de vivre avec leurs nombreuses communautés voisines. Notre désir de coexistence sur la terre de nos ancêtres inclut les juifs et les musulmans, mais il s’étend bien au-delà à tout le panorama des communautés de la région. Pour que cela puisse se réaliser, nous devons apporter une contribution plus directe à la manière dont les puissances mondiales interprètent le Moyen Orient. Nous sommes prêts à le faire, en nous exprimant sur la base d’une expérience riche de nombreux siècles, mais aussi sur la base de la profonde douleur que nous avons eu à subir ces dernières années. Une partie de ce que nous disons est peut-être difficile à entendre pour certaines oreilles occidentales. Comme chrétiens arabes, nous sommes disposés à partager avec d’autres sociétés notre expérience de vie pacifique et harmonieuse tant avec les musulmans qu’avec les Juifs, des siècles durant.

Aujourd’hui, les chrétiens arabes sont une force de modération robuste au Moyen Orient. Notre présence ininterrompue dans la région aide à veiller à ce que les conflits politiques actuels ne se transforment pas en guerres de religions. C’est d’un intérêt stratégique pour toutes les parties. Comme partie intégrante du Moyen Orient, nous sommes intégrés dans une trame complexe, alors que nous encourageons la construction de sociétés civiles modernes respectueuses des droits humains, de l’égalité des droits entre hommes et femmes, de la liberté de religion, et de la liberté d’expression. Comme chrétiens, nous appelons à la même citoyenneté pour tous, avec les mêmes droits et la même responsabilité, de manière à garantir le maintien de la diversité. Notre présence est une force active de modération opposée à toutes les formes d’extrémisme, religieux et politique. Le témoignage de robuste modération que donnent les chrétiens arabes permet à la région de ne pas être engloutie dans une guerre de religion. L’avenir des chrétiens au Moyen Orient n’est pas dans la guerre, ni sous une occupation, ni dans un perpétuel chaos, mais dans la paix et la justice.

•  La présence des chrétiens est un facteur d’équilibre qui permet que les problèmes ne conduisent pas à une guerre de religion.

• Il nous faut affirmer une fois de plus que l’avenir des chrétiens au Moyen Orient n’est pas dans la guerre. En tant que chrétiens palestiniens, nous croyons qu’une solution à deux États avec une Jérusalem partagée pour les trois religions que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam, et pour les deux nations, la palestinienne et l’israélienne, sont essentielles pour la guérison du Moyen Orient : un État de Palestine vivant à côté d’un État d’Israël dans une solution fondée sur les frontières de 1967. L’initiative que vient de prendre le gouvernement français de promouvoir un dialogue multilatéral et d’offrir une légitimité aux décisions de reconnaître l’État de Palestine ne pouvait venir à un moment plus important. C’est maintenant le moment d’essayer. C’est maintenant le Kairos, le moment opportun. Toutes les parties –à commencer par les Palestiniens et les Israéliens– vont-elles admettre que c’est maintenant le moment opportun ? Voilà le défi. Si nous ne transformons pas maintenant le conflit israélo-palestinien, nous aurons à affronter des décennies et des décennies de chaos.

Pour apporter la meilleure contribution possible à ce moment de l’histoire, nous avons besoin d’aide pour affermir notre peuple. Pour que nos peuples puissent rester dans leurs pays et sur leurs terres, nos divers ministères doivent prendre en compte les besoins de tous les êtres humains, sans considération d’identité religieuse ou ethnique. Mais nous ne pouvons le faire si, financièrement, nous sommes boiteux. Bien que les analystes politiques considèrent souvent la religion comme un problème, nous sommes convaincus que beaucoup d’institutions religieuses, dont des Églises, ont cette mission particulière de soutenir les forces modérées, politiques et religieuses, de par le monde : dans le monde musulman, en Israël et en Palestine, en Occident. Soutenir la voix des modérés est la façon la plus évidente de réduire l’attrait de l’extrémisme. Mais il ne faut pas que ce soit une modération molle. Il faut au contraire que ce soit une modération robuste qui se revendique du mandat de la foi et qui a le souci du bien-être de tous. Voilà la contribution particulière que peuvent apporter les chrétiens du Moyen Orient.

Mes amis, nous sommes à un moment difficile avec de nombreux défis. Nous vous demandons de prier pour nous. Mais nous vous demandons de prier sous la forme d’actions qui coûtent, pas seulement avec des paroles. Ensemble, nous avons à faire face à de nombreux défis dans ce monde. Je vous appelle à considérer les peuples du Moyen Orient –et tout particulièrement les communautés chrétiennes– non comme des problèmes ou des adversaires, mais comme des partenaires avec lesquels nous affrontons ces défis ensemble. Commençons dès aujourd’hui.

Que Dieu vous bénisse.