Discours de M. Edouard Philippe, Premier ministre

Service Communication
Hôtel de Matignon, le 24 janvier 2018

Discours de M. Edouard PHILIPPE, Premier ministre
Cérémonie des Voeux à la Fédération protestante de France

Le discours en pdf

Seul le prononcé fait foi

Monsieur le Premier ministre,
Monsieur le Président de la Fédération protestante de France,
Colonel,
Mesdames et Messieurs les représentants des cultes,
Mesdames et Messieurs,

L’éthique et l’ouverture à l’autre ont toujours mis en marche les protestants de France – et votre référence à CAMUS, Colonel, nous prouve qu’un humanisme combatif continue à couler dans vos veines. Déjà au XVIe siècle, un converti méconnu, Jean de LÉRY, se réfugie à Genève avant de participer à la petite mission que Calvin envoie au Brésil. Ce pasteur invente un regard qui va inspirer Montaigne, Diderot, Rousseau ou encore Lévi-Strauss. Ce regard, humain plus encore qu’ethnologique, ce n’est pas seulement la tolérance, le respect des différences, mais la conviction qu’une humanité commune s’éprouve précisément dans l’altérité. Face aux atrocités des guerres de religion qui frappent alors l’Europe, Jean de Léry incarne un mouvement d’ouverture à l’autre, au péril de sa vie.

Alors, entendons-nous bien, je ne vous invite pas à traverser l’Atlantique en quittant un pays dont vous constituez une force éclairée. Mais je voulais rappeler que vous n’êtes pas seulement des hommes qui lisent – notamment la Bible – mais des citoyens engagés, des interlocuteurs incontournables de la République. Les « tutoyeurs de Dieu » ne se sont jamais tus devant l’Etat. Cinq cents ans après les thèses de Wittenberg, vous continuez à afficher vos convictions, et nous vous en remercions.

Aujourd’hui, je viens vers vous dans le même esprit que celui qui animait le président de la République, le 4 janvier dernier, à l’occasion de ses voeux aux autorités religieuses. Il est indispensable que l’Etat et les cultes entretiennent un dialogue suivi car les religions participent pleinement de la vie de la nation. Pour reprendre les mots du Président de la République : « il en va de la compréhension de ce qui forge la vie de millions de Français au quotidien ». Vos convictions façonnent des pratiques et des actions collectives qui illustrent, en actes, des valeurs éthiques toujours actuelles.

La célébration du 500ème anniversaire de la Réforme a de nouveau montré que le protestantisme n’a pas été uniquement une rupture religieuse. Sa naissance constitue un tournant majeur dans l’histoire politique et philosophique européenne.

Lorsqu’il déclare, devant Charles Quint en 1521, « qu’il n’est ni sûr, ni salutaire d’agir contre sa conscience », Martin Luther pose, disons-le, une affirmation décisive de la liberté de conscience.

Mais cette affirmation ne va pas de soi à l'époque. Dès le XVIe siècle, alors qu’on tue au nom de Dieu ou de la religion, des voix s'élèvent pour appeler à la tolérance. Retenons celle de l'humaniste Sébastien Castellion, proche de Calvin : « Tuer un homme ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un homme ».

Avec la Réforme, c’est le pluralisme religieux – auquel nous sommes si attachés – qui devient une caractéristique de l'Europe. Face à la guerre civile qui embrase le continent, les pouvoirs temporels doivent instituer des règlements qui garantissent la coexistence de confessions distinctes. La paix d'Augsbourg, en 1555, offre la première ébauche d’une conviction qui va finir par s'imposer : de la paix religieuse dépend la paix civile. Et avec l’Edit de Nantes s’esquisse un tout premier mouvement vers la reconnaissance de la liberté religieuse, composante essentielle de la laïcité.

Alors ce principe de laïcité, nous le chérissons et entendons lutter contre tout ce qui pourrait le menacer. Les protestants ont mené leurs combats au nom d’une foi exigeante qui se nourrit d’un esprit critique aiguisé. Et cette liberté de croire, ce goût du débat et de la contradiction, c’est précisément ce que protège notre République, grâce au principe de laïcité.

La laïcité, c’est un principe très simple. C’est une exigence pour la puissance publique, celle de la neutralité absolue. Mais la laïcité est surtout pour chacun, sur le territoire de la République, une liberté : la liberté de conscience individuelle, la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté de pratiquer un culte ou de n’en suivre aucun.

Le Gouvernement, comme tous ses prédécesseurs, n’acceptera pas que ce principe fondateur soit attaqué, remis en cause ou instrumentalisé. Il le fera respecter sans outrance, en se gardant de provoquer mais avec une fermeté qui repose sur l’idée que la laïcité est au fond une condition de ce que nous sommes : la France.

Je sais qu’en m’adressant aux représentants du protestantisme français, je m’adresse aux héritiers d’une longue tradition qui a rendu possible l’affirmation de ce principe de laïcité.

Je n’oublie pas, en effet, le rôle décisif de Ferdinand BUISSON, président de la commission parlementaire chargée de rédiger la loi de 1905. Il était déjà l’auteur d’un Dictionnaire de pédagogie que Pierre Nora présente comme l’un des lieux de mémoire de notre République. Sa « foi laïque1 » a durablement façonné l’enseignement primaire.

1 La Foi laïque est le titre de ses discours et écrits, publiés chez Hachette en 1912.

Je n’oublie pas non plus, Monsieur le pasteur CLAVAIROLY, que la Fédération protestante de France a précisément été créée en 1905 pour permettre aux églises protestantes de vivre sereinement ce nouveau mode de relations avec les pouvoirs publics. Plus d’un siècle après sa création, la FPF réussit à conserver une unité active, malgré la diversité des sensibilités qui s’y expriment : luthérienne, réformée, évangélique, baptiste et pentecôtiste. Toutes contribuent aujourd’hui à la richesse du protestantisme français.

Mais je sais aussi que votre fédération, de même que les représentants d’autres cultes, regrette la confusion qui entoure parfois le débat public sur la laïcité. Je vous rassure, vous n’êtes pas les seuls. Cette confusion n’est pas imputable aux pouvoirs publics ni au Gouvernement, elle est imputable à ceux qui se méprennent, sciemment ou non, sur la portée du principe de neutralité.

Car la laïcité n’impose pas, et n’a jamais imposé, d’éliminer les religions de la sphère publique. Elle n’exclut pas, n’a jamais exclu, que les pouvoirs publics soient attentifs à ce que vous avez à nous dire sur l’état de notre société, bien au contraire.

Vous le savez sans doute, une loi votée en 2016, aujourd’hui en vigueur, assimile les cultes à des « lobbys », et leur impose une obligation déclarative sur un répertoire numérique tenu par la haute autorité pour la transparence de la vie publique. J’ai déjà eu l’occasion de le regretter publiquement. J’ai donc proposé au Parlement de modifier cet état du droit qui ne me paraît pas correspondre à l’idée que nous nous faisons du rôle des religions dans notre société. Un projet de loi pour un Etat au service d’une société de confiance, actuellement débattu à l’Assemblée nationale, comprend une disposition en ce sens. J’espère qu’elle lèvera ce malentendu.

L’année 2018 s’annonce donc particulièrement dense. Elle nous réunira de nouveau autour de plusieurs sujets.

J’ai bien entendu, Monsieur le président CLAVAIROLY, les propos que vous avez tenus sur l’accueil des réfugiés et des migrants.

Soyez assuré que le Gouvernement est attentif à ce que les protestants ont à nous dire sur l’accueil des réfugiés. J’ai d’ailleurs souhaité que la fédération de l’entraide protestante (FEP) et l’Armée du salut soient invitées aux deux réunions de concertation que j’ai organisées sur ces sujets car elles connaissent la situation et constituent des partenaires incontournables.

Vous le savez, la politique du Gouvernement repose sur deux principes : humanité et efficacité. Humanité, cela veut dire honorer la tradition française de l’asile en accueillant, dans les meilleures conditions, ceux qui ont besoin de notre protection. Cela veut dire aussi faire prévaloir, dans l’hébergement d’urgence, le principe de l’accueil inconditionnel, tout en sachant qu’il ne s’agit ni d’un accueil indifférencié, ni d’un droit au séjour inconditionnel.

Efficacité, cela veut dire tout simplement appliquer les décisions prises conformément aux lois de la République et assurer la reconduite effective des étrangers qui se sont vu refuser le droit qu’ils invoquaient. Les reconduire soit dans leur pays d’origine, soit dans le pays par lequel ils sont entrés pour la première fois dans l’Union européenne. Cela veut dire, aussi, offrir à ceux qui séjournent régulièrement dans notre pays de meilleures conditions d’intégration.

Au fond, comme l’a dit à Calais le Président de la République, cela veut dire concrètement qu’à chacun, nous devons permettre la mise à l’abri que sa situation justifie ; à tous, nous voulons donner une réponse rapide ; à ceux à qui nous disons « oui », nous devons leur donner une vraie chance de s’intégrer ; à ceux à qui nous disons « non », nous devons faire en sorte qu’ils regagnent effectivement leur pays.

Vous le savez, un projet de loi sur l’asile et l’immigration sera prochainement débattu. Ce texte ne proposera pas, de façon générale, de modifier les conditions dans lesquelles tout un chacun peut demander, puis obtenir ou se voir refuser le droit au séjour dans notre pays. Nous allons simplement les rendre effectives car aujourd’hui elles ne le sont pas : on accueille mal ceux à qui on doit l’accueil, on n’éloigne pas ceux qui n’ont aucun titre à rester en France.

Pour être clair, je n’attends pas d’approbation de votre part sur ce sujet car je sais que nos responsabilités respectives impliquent des points de vue qui ne sont pas les mêmes. Pour autant, je ne crois pas qu’elles s’opposent systématiquement. Et d’ailleurs, cela ne nous empêche pas de nous rejoindre sur des initiatives concrètes de solidarité. À cet égard, je voudrais saluer le projet-pilote « Couloirs humanitaires », lancé conjointement par la Fédération de l’Entraide Protestante, la FPF, la communauté catholique de Sant’Egidio, la Conférence des évêques de France et le Secours Catholique, dans le cadre d’un partenariat avec le Gouvernement et sous l’impulsion de mon prédécesseur Bernard CAZENEUVE. Cette collaboration oecuménique, entre catholiques et protestants, permet l’accueil en France de réfugiés en provenance du Liban, de toutes confessions. C’est un dispositif qui fonctionne bien, qui permet d’accueillir des personnes vulnérables, dont le besoin de protection a été largement avéré, pour assurer leur pleine intégration en France.

Autre grand chantier que nous mettons à l’honneur en 2018, c’est la bioéthique. Face aux questions cruciales que les progrès scientifiques posent à notre humanité, les protestants et les représentants des autres cultes ont vocation à exprimer une voix forte et sereine. Je salue d’ailleurs la présence des membres de la commission « éthique » de votre fédération. Le Gouvernement souhaite que le temps législatif soit précédé d’un large débat qui laissera toute sa place à la contradiction. Les États généraux ont été lancés jeudi dernier par le Comité Consultatif National d’éthique. Nous attendons beaucoup de cette rencontre entre experts, responsables publics, citoyens - et forces spirituelles. Un exercice de démocratie sanitaire, a dit le président du CCNE. J'irais même plus loin en disant que nous devons créer les conditions d'un véritable exercice de démocratie éthique.

Et en 2018, nous nous retrouverons aussi sur un sujet qui me tient particulièrement à coeur, la Nouvelle-Calédonie.

Ce serait manquer de sens historique que d’oublier le rôle des pasteurs dans ce territoire français du Pacifique comme d’ailleurs en Polynésie. Le pasteur Maurice LEENHARDT, qui arrive dans l’archipel en 1902, apporte à la connaissance de la société kanak une contribution remarquablement dense et respectueuse. Aujourd’hui, je veux écouter attentivement ce que, vous aussi, vous pouvez nous dire sur l’évolution de la Nouvelle-Calédonie.

Car ce serait manquer de discernement que d’écarter l’éclairage que les cultes, les forces spirituelles en général, peuvent apporter à la résolution d’un questionnement aussi fondamental que celui du lien entre ce territoire et la République française. Ma porte reste et restera ouverte à toutes les parties prenantes et à toutes les bonnes volontés – car elles détiennent probablement chacune une petite part de la solution.

Par ailleurs, je me réjouis que M. Billy WAPOTRO, ancien directeur de l’alliance scolaire de l’Eglise évangélique, ait accepté de faire partie du « comité des sages » pour la campagne relative à la consultation sur l’accession à la pleine souveraineté, appelé à jouer, dans ce contexte, le rôle de « gardien des boutures de paroles ».

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Monsieur le pasteur CLAVAIROLY,

En 2017, vous avez placé le 500ème anniversaire de la Réforme sous le signe du slogan « Vivre la Fraternité ». En 2018, vous confirmez ce choix en mettant en exergue cette parole de l’épître aux Hébreux : « Persévérez dans l’amour fraternel ».

Cette fraternité, les protestants la mettent quotidiennement en actes. Dans l’attention portée aux plus fragiles et aux plus démunis, comme en a témoigné ce soir le président de l’Armée du salut.

Colonel, vous avez raison de nous rappeler que notre société doit apporter à ses aînés le soin qu’ils méritent. Nous avons fait un premier pas avec la loi de financement de la sécurité sociale, qui prévoit la création de 4.500 places d’EHPAD nouvelles. Nous irons plus loin, en 2018, en investissant la question du maintien à domicile. Et je rappelle que nous avons confié à la sénatrice Dominique GILLOT une mission de réflexion sur la place des aidants familiaux.

La fraternité se manifeste aussi dans le dialogue inter-religieux, comme l’illustre votre récente « déclaration fraternelle du protestantisme au judaïsme ». Les protestants ont toujours largement choisi le camp du dreyfusisme, de la résistance, du courage et de la justice.

Leur foi a irrigué l’histoire de la pensée, des idées, des lettres et des sciences, portant haut les valeurs de liberté, de tolérance et d’exigence intellectuelle. Aux grandes heures de notre histoire nationale, des protestants illustres ont fait honneur à la France. Agrippa d’Aubigné, Benjamin Constant, Théodore Monod, Jean Zay, chacun ajoutera à cette liste celui ou celle qui lui est cher – pour moi André Siegfried (un Havrais, lui aussi !).

Une culture protestante de l’innovation, du travail et de la fraternité continue à rayonner bien au-delà des cercles de fidèles. Puisqu’il me faut conclure en vous présentant mes voeux de bonne et heureuse année, je ne peux rien nous souhaiter de mieux que de réussir, ensemble, à écrire une nouvelle page d’innovation et de fraternité.