Prédication - Martin Kopp « En chemin…vert »

Message. Matin KOPP, à l’occasion de la fête de l’inspection de Brumath (UEPAL) 10.05.2018 « En chemin…vert »

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-        Votre imagination. Je souhaite solliciter votre imagination. Et je vous invite, si vous le voulez bien, à fermer les yeux.

-        Je veux t’emmener dans un lieu magnifique. Un vide immense. Il y fait très chaud ou très froid. Des chauds et des froids profonds, inconnus. Le silence y règne en maître, épais comme une balle de coton. Engoncés dans nos combinaisons larges, les bras ballants, on se sent l’âme d’un Bibendum. Notre souffle saccadé projette une légère buée sur la vitre de nos casques blancs. Dans notre dos, les réservoirs d’air qui nous relient à la vie. Derrière nous, rassurante, la navette spatiale. Nous flottons, pour ainsi dire. Légers comme jamais. Libres. Face à nous, sur un fond noir de jais, le tableau de l’univers. Constellation scintillante de myriades luminescentes. Le spectacle est à couper le souffle. Nous nous perdons dans la contemplation de cette dentelle cosmique. La Voie lactée structure le paysage, en un mouvement large et doux. Sur notre droite, une étoile jaune rayonne fort. Nous évitons de croiser son regard. Nous nous tournons. Et la voilà. Loin de l’impétuosité de son astre, elle évolue dans son coin, discrète. Comment contenir un pincement au cœur, à la vue du bleu de sa surface ?

-        Et voici que, sur cette petite perle azur, un pays particulier attire notre regard :

-        6 Le loup y habite avec l’agneau,
le léopard se couche près du chevreau.
Le veau et le lionceau sont nourris ensemble,
un petit garçon les conduit.

-        7 La vache et l’ourse ont même pâture,
leurs petits, même gîte.
Le lion, comme le bœuf, mange du fourrage.

-        8 Le nourrisson s’amuse sur le nid du cobra.
Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étend la main.

-        9 Il ne se fait ni mal, ni destruction
sur toute ma montagne sainte,
car le pays est rempli de la connaissance du SEIGNEUR,
comme la mer que comblent les eaux.

-        Je vous invite à ouvrir les yeux.

Nous venons de contempler le monde de deux manières différentes. Par une imagination de projection, d’abord. Par une imagination d’anticipation, ensuite.

La première imagination a fait bon usage de nos souvenirs. Elle a projeté sur l’écran de nos yeux clos les images de nos bibliothèques intérieures. Certainement avons-nous tous vu les superbes vidéos et photos envoyées par Thomas Pesquet depuis la station ISS. Ou peut-être avez-vous vu l’incroyable film Gravity avec Sandra Bullock et Georges Clooney. Ou peut-être encore vous souvenez-vous de la première image de la Terre prise depuis l’espace, qui est restée célèbre. D’une manière ou d’une autre, nous avons à portée de neurones un accès aux étoiles et à l’immensité du cosmos. Là-haut, dans nos combinaisons de spationautes, nous avons éprouvé de l’émerveillement devant la beauté de l’univers et de notre planète, la Terre.

-        Cette expérience de l’émerveillement est fondamentale. C’est le point de départ que j’ai choisi pour cet après-midi, car c’est là que s’enracine l’attention à la création, la conscience de sa beauté et de sa bonté et l’amour pour elle. Or, de l’amour naît le souci, du souci naît le soin, du soin naît la juste relation. Le Psalmiste déjà s’exclamait, au psaume 104 qui a été lu tout à l’heure : « Que tes œuvres sont nombreuses, SEIGNEUR ! Tu les as toutes faites avec sagesse, la terre est remplie de tes créatures ». Le Christ lui-même en fut touché, qui nous dit en Mt 6 : « Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent, et je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux ! » Le botaniste Francis Hallé, ardent avocat du monde végétal, ne s’y trompe pas, je le cite : « Quel plaisir d’imaginer le Christ le nez dans un lis, en train de l’admirer ». Il faut nous figurer Jésus, attiré par un ton détonant, se détourner de sa route pour entrer dans un champ, se pencher sur une fleur, la contempler, s’en émerveiller et songer que même l’humain dont l’apparat fut porté à son sommet, ne porta pas si beau. C’est une expérience spirituelle profonde que de fréquenter la création, de l’apprécier et d’être reconnaissant pour ce qui n’est pas un dû, mais un don du Dieu Créateur, le premier de ses dons.

-        Vient la deuxième imagination, qui n’est plus projection d’une image connue, mais figuration créative de quelque chose de véritablement neuf. Le philosophe Cornelius Castoriadis la définit comme, je cite, la « capacité d’ignorer le réel, de s’en détacher, de le mettre à distance, d’en prendre une vue autre que celle qui s’impose ». Cette imagination est, d’une part, une capacité inouïe de l’humain. C’est l’imagination du rêve et de l’innovation. Mais c’est aussi, d’autre part, l’imagination de Dieu. Car qu’est-ce que la création, si ce n’est un acte d’invention fantastique ?

-        Le pays sur lequel nous avons zoomé ensemble, où nous avons imaginé le loup habitant avec l’agneau, la vache et l’ours ayant même pâture, le nourrisson s’amusant sur le nid du cobra, et autres choses irréelles… n’est autre que l’annonce portée par le prophète Ésaïe, au chapitre 11, les versets 6 à 9. Elle est une fenêtre ouverte sur ce que nous appelons, en théologie chrétienne, la « nouvelle création », celle qui fut inaugurée par le Christ ressuscité, premier-né d’une nouvelle réalité, celle qui est l’objet de notre attente et de notre espérance.

-        Le cœur de notre texte tient en une formule : la « convivialité pacifique ».

-        C’est ce qu’Ésaïe nous montre dès le premier verset : le léopard est couché près du chevreau. Premier étonnement : le léopard n’est pas en train de lui courir après, de l’attraper de ses griffes puissantes et de lui planter les crocs acérés dans le cou, avant de de se délecter de sa tendre chair d’enfant. Il est couché là. Passif. Tranquille. Hashtag-aucalme. Deuxième étonnement : le chevreau ne s’enfuit pas en courant ! Il est là, on ne sait pas ce qu’il fait mais il est là. Paisible. Hashtag-jebrouteausoleil. Comment cela est-il possible ?

-        Ésaïe nous donne un début de réponse, lorsqu’il dit immédiatement que le veau et le lionceau sont nourris ensemble. Troisième étonnement : en temps normal, le lionceau se nourrit du veau ! Alors quoi ? Est-ce le premier qui est devenu carnivore ou le second qui est devenu végétarien ? Le prophète nous fait patienter un peu, mais quelques lignes plus loin, c’est volontairement qu’il reprend les mêmes animaux, cette fois-ci sous leur forme adulte, et décrit, je cite : « Le lion, comme le bœuf, mange du fourrage ». Ici la réponse à notre interrogation est complétée : l’un et l’autre mangent de l’herbe ! Hashtag-veganisbeautiful. Voilà qui, à certains, pourrait sembler farfelu. À certains, mais pas nous. Nous, on en nous la fait pas, non ? Parce que ça nous rappelle à l’instant même un autre passage des Écritures, un des plus connus de la Bible même.

-        En effet, ça nous rappelle le récit de Genèse 1, où dans la dernière des dix paroles créatrices, c’est-à-dire une parole d’importance première, Dieu dit : « Voici, je vous donne toute herbe qui porte sa semence sur toute la surface de la terre et tout arbre dont le fruit porte sa semence ; ce sera votre nourriture. À toute bête de la terre, à tout oiseau du ciel, à tout ce qui remue sur la terre et qui a souffle de vie, je donne pour nourriture toute herbe mûrissante ». Selon l’idéal mythique de l’origine, tous les êtres humains, mais aussi tous les êtres vivants terrestres et ailés, sont… végétaliens. Et je dis bien « végétaliens », car aucun produit animal, pas même le lait ou les œufs, ne sont au menu.

-        Dans ses travaux, Alfred Marx (que je vois parmi nous), a bien identifié ce dont il en retourne. La clé qui ouvre le sens du texte réside dans le fait que, selon l’imaginaire hébraïque, les végétaux ne sont pas des êtres vivants, mais font partie du cadre inerte qui accueille le vivant. Par conséquent, lorsque Dieu nous donne des végétaux à manger, il nous enseigne que son idéal est que la vie ne réclame pas la vie pour vivre. Il ne nous prodigue pas de quelconques recommandations diététiques, mais il nous communique une vision du monde – où les êtres vivants ne s’instrumentalisent pas les uns les autres ni ne se consomment entre eux. Il nous transmet par là des valeurs – non-violence ; partage ; respect du vivant. Il en va bien, comme je le disais au début, d’une convivialité pacifique ! Le texte d’Ésaïe constate : « Il ne se fait ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte ».

-        Bien sûr, après le déluge, en Genèse 9, Dieu permet, pour un temps limité, à l’humain de manger de la viande, et l’auteur de Genèse 1 tout comme Ésaïe savent que le lion ne se nourrit pas de foin. Ils ne témoignent pas de ce qui est, mais de ce qui devrait être. Ou plus justement, de ce qui sera. C’est volontairement que l’évangile selon Marc indique, lorsque Jésus est expulsé par l’Esprit Saint au désert, je cite : « Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient ». La convivialité de Jésus avec les animaux sauvages renvoie à l’inauguration du temps de paix entre les êtres vivants, qui sera une caractéristique du Royaume.

-        Nous sommes alors emmenés à un niveau plus profond. Car ce qui s’opère sous nos yeux, c’est l’intégration de la théologie de la création et de la théologie du salut. Le projet de salut de Dieu n’est pas limité aux humains, contrairement à la vision commune. Les animaux, les plantes et l’ensemble de la création sont appelés à être renouvelés. En Colossiens 1, l’hymne christologique déclare d’ailleurs : « Il a plu à Dieu […] de tout réconcilier par [le Fils] et pour lui, sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix ». Tout réconcilier : Jésus n’est pas mort sur la croix pour vous et moi seulement, il est mort sur la croix pour la création généralement.

-        À travers ce parcours d’Ésaïe à la Genèse, de Marc aux Colossiens se dessine l’image d’un Dieu Créateur qui aime ses créatures et a pour eux un projet de vie et de concorde harmonieuse. Ô combien est-il légitime, dès lors, que les chrétiennes et les chrétiens s’engagent face aux défis écologiques, et en particulier face à la sixième extinction de masse des espèces, trop souvent oubliée. Dans une posture d’anticipation de la convivialité pacifique à venir, portant les valeurs de non-violence, de partage et de respect du vivant, notre engagement sera à l’œuvre afin que le monde devienne, petit à petit, plus fidèle à l’imagination divine. Amen.