Ombres et présences autour de la Passion

Des méditations illustrées par Barbara Walter,
diplômée en art plastique, résidant à Strasbourg

Avec l'aimable autorisation du Messager, hebdomadaire régional protestant.
Le Messager remercie pour leur collaboration : Philippe François, Bruno Holcroft, Isabelle Hummel, Esther Lenz, Daniel Poujol, Pierre Stabenbordt, Sybille Stohrer, ainsi que Barbara Walter pour les illustrations.

Les textes bibliques, les méditations et les prières
de ce carnet nous permettront,
tout au long de la Semaine sainte,
de porter un regard sur la Passion de Jésus
à travers des personnages ayant joué un rôle
parfois très secondaire.
Avec eux nous cheminerons vers la croix
et le tombeau vide.
Nous les approchons avec tout ce qui nous caractérise, nous, chrétiens du XXIe siècle.
Notre humanité est aussi forte et aussi fragile que la leur,
même si nous pouvons, dans l'éclairage de Pâques,
mieux comprendre le don que Jésus a fait
dans l'incompréhension générale la plus totale.

Lundi

AVEC BARABBAS

Pilate alors convoqua les grands prêtres, les chefs et le peuple et il leur dit : " Vous m'avez amené cet homme-ci comme détournant le peuple du droit chemin ; or, moi qui ai procédé devant vous à l'interrogatoire, je n'ai rien trouvé en cet homme qui mérite condamnation parmi les faits dont vous l'accusez : Hérode non plus, puisqu'il nous l'a renvoyé. Ainsi il n'y a rien qui mérite la mort dans ce qu'il a fait. Je vais donc lui infliger un châtiment et le relâcher. " Ils s'écrièrent tous ensemble " Supprime-le et relâche-nous Barabbas. "

Luc 23,13-18

Barabbas, ton engagement aura été total, jusqu'au meurtre. Et tant pis si cela doit te coûter la vie.
Mais la foule a scandé ton nom, Barabbas. À nous de t'imaginer libre à l'issue d'un combat qui ne s'est pas déroulé comme durant la guerre. Dans le passé tu as connu le corps à corps avec l'ennemi, mais avec Jésus te voilà avec une victoire sans lutte. Jésus s'est tu, et ce sont les politiciens avec les dirigeants du peuple qui t'ont fait libérer. Libre ? Oui, sans doute, mais ton chemin a croisé celui du Christ. Ce procès est-il déjà oublié, ou es-tu habité par cette histoire ? Te voilà replacé devant tous les choix de vie, et nous nous demandons si tu donneras un sens nouveau à ta liberté.
Nos propres impatiences et nos actions peuvent nous laisser essoufflés, esseulés, incompris. Nos impasses elles aussi sont parfois redoutables. Avions-nous raison d'agir comme nous l'avons fait ? Mais une liberté inespérée nous est également donnée.

Prière

Père, je voudrais te confier mes propres engagements pour "éviter de m'enfoncer dans les impasses de la violence et de la révolte.
Je voudrais expérimenter la liberté d'emprunter de nouveaux chemins qui renouvelleront aussi la vie que je partage avec les chrétiens et les non chrétiens.

Mardi

AVEC LA SERVANTE DANS LA C0UR

Tandis que Pierre était en bas, dans la cour, l'une des servantes du Grand Prêtre arrive. Voyant Pierre qui se chauffait elle le regarde et lui dit : " Toi aussi, tu étais avec le Nazaréen, avec Jésus ! " Mais il nia en disant - " Je ne sais pas et je ne comprends pas ce que tu veux dire. " Et il s'en alla dehors dans le vestibule. La servante le vit et se mit à redire à ceux qui étaient là : " Celui-là, il est des leurs " Mais de nouveau il niait.

Marc 14, 66-70a

Tout le monde était sur ses gardes, ce jour-là - d'ailleurs les maîtres nous avaient demandé de faire attention pendant la séance du Sanhédrin. On ne savait pas de quoi les amis de ce Jésus et la foule étaient capables. Alors j'ai ouvert l'oeil et remarqué le galiléen qui se chauffait auprès du feu. Sa réaction évasive et sa fuite vers l'extérieur m'ont indiqué que j'avais vu juste : il était des leurs. Et je ne l'ai plus lâché. Certains disent que je voulais me faire remarquer, d'autres que ma curiosité était maladive, d'autres encore que j'ai été cruelle et mesquine. Une chose est sûre, j'ai été humaine, bassement et petitement peut-être, mais humaine. Et lui aussi. Sa lâcheté et ses pleurs en sont les signes. À ce moment crucial de la vie de Jésus, notre humanité nous a frappés de plein fouet. Mais pouvions-nous ou devions-nous agir autrement ?

Prière

Seigneur Jésus, notre frère d'humanité, nous voici à la croisée des chemins.
Nous ne pouvons quitter nos petitesses et nos habitudes, et pourtant c'est pour nous que tu souffres.
Nous ne pouvons te suivre là où tu vas, et pourtant c'est à nous que tu ouvres le chemin de la vie.
Seigneur Jésus-Christ, notre frère divin, merci d'aller au-delà de nous-mêmes et de nous y entraîner.

Mercredi

AVEC CE MYSTÉRIEUX JEUNE HOMME ...


Et tous l'abandonnèrent et prirent la fuite. Un jeune homme le suivait n'ayant qu'un drap sur le corps. On l'arrête, mais lui, lâchant le drap, s'enfuit tout nu.

Marc 14, 50-52

Dans son évangile, Marc met l'accent sur le fait que Jésus était constamment accompagné, par les Douze ou plus généralement par un groupe élargi de disciples. Au moment de son arrestation, le contraste est saisissant : Jésus se retrouve seul, trahi par Judas, abandonné à ses ennemis par ses disciples, à une exception près toutefois : ce mystérieux jeune homme (dont les autres évangiles ne nous parlent pas) qui prend des risques pour suivre Jésus encore un peu. Mais il est arrêté et doit s'enfuir, dans la confusion, laissant son vêtement dans la bagarre. Ce que le texte laisse suggérer, après avoir sèchement fait part de la faiblesse des disciples qui s'enfuient sans combattre, c'est que l'enthousiasme et la persévérance du jeune homme ne peuvent rien contre le dessein de Dieu. L'accomplissement des Écritures est en marche.

Prière

O notre Dieu,
Tu vois le dénuement dans lequel nous nous trouvons parfois.
Dans les circonstances difficiles, les moments sombres de l'existence, donne-nous la force de tenir debout ; et, le cas échéant, de nous battre, jusqu'à l'extrême limite de nos forces.
Quels que soient les événements quotidiens ou exceptionnels auxquels nous sommes confrontés, maintiens en nous le sentiment communautaire et l'amour du prochain.

 

Jeudi

AVEC SIM0N DE CYRÈNE

Un certain Simon de Cyrène passait par là alors qu'il revenait des champs. Les soldats le forcèrent à porter la croix de Jésus.

Marc 15, 21

Simon de Cyrène, père de famille, travailleur, passe là par hasard. Rien ne le destine à porter la croix. Ni sa sainteté, ni sa méchanceté. Il la porte, contraint. Au pas de ce condamné épuisé, incapable d'aller jusqu'au bout, il marche sous la croix, sur le chemin d'un autre, au rythme d'un autre. Sans un mot, indifférent aux cris, aux pleurs, aux protestations, il finit par ne plus voir que Jésus qui marche là, devant lui. Simon de Cyrène nous ouvre la voie du mystère de la communion aux souffrances du Christ et de la présence du Christ dans la souffrance des hommes. Nous disons parfois devant la souffrance inexplicable que chacun doit porter sa croix. En théorie nous savons que la souffrance est une dimension de la vie. Mais quand l'épreuve ou le malheur surgissent, nous crions au scandale.

Prière

Seigneur, je veux bien porter la croix, mais pas celle-là.
Pas la croix de l'humiliation, de l'incompréhension, de la séparation, de la famille brisée, du travail idiot, de la santé fichue. Celle-là est insupportable. J'étais prêt pour une croix à ma mesure, une croix spirituelle, valorisante.
Seigneur, avec tous ceux qui aujourd'hui sont courbés sous une croix insupportable, je te prie de nous faire la grâce suprême de nous révéler que tu es là, à côté de nous, devant nous.

Vendredi

AVEC UN SOLDAT QUI DONNE À BOIRE À JÉSUS

Arrivés au lieu dit " le Crâne", ils l'y crucifièrent ainsi que les deux malfaiteurs, l'un à droite, et l'autre à gauche. (... )
Les soldats se moquèrent de lui : s'approchant pour lui présenter du vinaigre,
ils dirent: " Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même. "

Luc 23,33-37

Le voilà élevé, Jésus. Sur une croix. Ce qui lui reste de force se concentre dans le regard. Regard d'homme, regard de Dieu mêlés.
Que voit-il ? Des soldats ? Des hommes de devoir, d'obéissance, qui oublient de réfléchir au sens de leurs actes ? Des pères de famille préoccupés de garder un poste précaire ? Que voit-il dans le geste tendu lui offrant un peu de vinaigre ? Un outrage de plus ou la modeste volonté de le soulager ?
Alors remontent les images du passé. Il voit la noce, à Cana... l'eau insipide transformée en vin de liesse, savoureux... À présent, plus de fête. Les choses ont tourné pour lui, avec aigreur. Entre Cana et Golgotha, il avait cheminé, du premier au dernier signe. Partout étanchant les vraies soifs avec le meilleur. Le voilà sur la croix sentant, jusque dans sa gorge, l'amertume de Dieu quand les hommes lui renvoient leur absence de soif de Dieu !

Prière

Jésus, pose ton regard sur moi, guéris l'aridité de mon coeur.
Apprends-moi à donner le peu que j'ai. Mets en moi le sens du don. Que mon eau, que mon vinaigre, te parlent de ma soif de toi, de ma soif d'amour, de ma soif de sens.
Fais de ma pauvreté une porte vers l'autre.

Samedi

Jésus, criant de nouveau d'une voix forte, rendit l'esprit. (... )
La terre trembla, les rochers se fendirent. À la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus furent saisis d'une grande crainte et dirent: " Vraiment celui-ci était Fils de Dieu.

"Matthieu 27,45-54

Lorsque Jésus meurt, la première réaction à cette mort ne vient pas de ses disciples.
Entendant son dernier cri, c'est un véritable séisme qui secoue le peloton d'exécution et son chef. Lui qui a vu tant de morts, que ce soit lors de combats ou au cours d'exécutions, il reconnaît en ce condamné mourant un homme extraordinaire. Telle est la première confession de foi que provoque la Croix. Habitué à voir tant d'autels, vivant dans un monde religieux, le centurion déclare qu'en ce lieu et en cette circonstance, il a fait l'expérience du sacré. Paradoxalement, en cet exécuté il a vu la présence d'un dieu. Cette croix est ainsi l'occasion d'une conquête : la mort de Jésus, avant même sa résurrection, ouvre sur la conversion des païens.
Ainsi la semence est jetée en terre. Cachée dans la profondeur du tombeau, la nuit qui clôt ce vendredi, et dans le silence du samedi, elle va germer et porter du fruit.

Prière

Seigneur, comme le centurion, garde-nous dans l'étonnement et l'émerveillement devant la Croix.
Que nous soyons ainsi les témoins de ton amour, qui va jusqu'à donner sa vie pour l'humanité.
Que nous sachions voir reculer les limites de cet amour, au-delà du petit cercle que nous connaissons.
Malgré le silence du Samedi saint et ton apparente absence, ton oeuvre se poursuit toujours, clairement mais aussi dans le secret.
Maintiens en nous ces certitudes.

Dimanche

AVEC LES DISCIPLES QUI COURENT AU TOMBEAU


Pierre sortit ainsi que l'autre disciple, et ils allèrent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois, il n'entra pas. (... ) Pierre entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là. C'est alors que l'autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut.

Jean 20, 1-8

Courir pour rattraper le temps. Courir pour gagner.. et vaincre. Courir pour être le premier. Courir sans trop savoir pourquoi ! Comme si l'essentiel résidait dans la course elle-même. Le disciple qui se laisse entraîner dans cette course folle s'arrête abruptement face à l'inattendu, face à l'incroyable. Que cherchait-il ? Un voleur de cadavre ? Une présence mystérieuse ? Ici rien de spectaculaire. Rien que les traces ... de l'absence. Une absence qui parle. Qui met en mouvement, qui opère un retournement intérieur. Cette absence renvoie à une présence sans limites. Une présence qui défiera les bornes étroites du temps et de l'espace. Une présence qui m'invite à apprivoiser mon éclatement, mon éparpillement. Pâques nous fait naître à une autre logique.

Prière

Quand j'ai oublié la raison d'être de ma course, quand je me fuis moi-même, quand je me dérobe à ta présence, mon Dieu, alors rattrape-moi pour me rappeler à cette exigence pour laquelle tu m'as fait naître : que le souffle de ma vie adopte peu à peu le rythme surprenant de ton souffle de Vie.
Que la joie de Pâques nous saisisse dans la durée !