Trois récits de nuits de Noël en Alsace - Une parabole

Trois personnages fêtent Noël hors des sentiers battus. Un soir exceptionnel mais bien incarné dans notre monde. Dans notre vie.

Une parabole autour de Youssef, photographié au marché de Bethléem, en Palestine.

par le photographe et journaliste Albert Huber.

Il rêvait d'être Joseph

Photo : Albert Huber

Cette année, Suzanne se retrouve seule pour le soir de Noël. Son mari l’a quittée il y a quelques mois. Non, elle ne va pas laisser remonter les souvenirs amers ! Travailleuse sociale, elle s’est liée à une famille dite en difficulté. Des gens de sa paroisse. Ce sont eux qu’elle va visiter ce 24 décembre, dans la banlieue nord de Strasbourg.

La nuit tombe masquée par les mille lumières des sapins qui scintillent de toutes leurs guirlandes, au coin des rues. Elle sonne à la porte de ce qui devait être, il y a quelques années encore, un coquet pavillon. Rien. Elle pousse la porte et entre, pensant que le courant a été coupé une fois de plus. Marguerite, la mère, assise à une table encombrée, regarde la télé comme si elle fonctionnait. Nadia, la grande fille blonde et toute ronde, mange des chips avec du ketchup. Georges, le père qu’elles appellent le pépé, ronfle dans la pièce à côté. « Tu es venue pour le pépé ? » lance Nadia. « Il dort. On est tranquille un bout de temps, il a terminé de crier… » Une nouvelle fois, Marguerite déroule la crise de ces derniers mois. A 56 ans, pour un chômeur de longue durée, l’espoir a vite fait place à l’alcool.

D’un coup, la petite silhouette trapue de Georges, casquette en coin, apparaît dans la pénombre du salon. « Je te fais un Ricoré » propose de suite sa femme. « J’ai du bon café, là, si cela vous dit » suggère Suzanne, se mettant à fouiller dans ses gros sachets. Nadia déballe le paquet de bredele - petits gâteaux de Noël alsaciens - confectionnés par Suzanne tout au long du temps de l’Avent. Puis elle se met à jouer avec le ruban doré. Avec l’aide de Suzanne, elle en fait de petits nœuds qu’elle fixe sur une pointe de sapin fichée dans un bocal de jus de fruit vide. « Ces trucs là [ les bredele ] sont plus faciles à faucher que les oranges : la caissière ne les remarque pas dans les poches du blouson… ! » confie Georges.

Au bout d’un moment, Nadia demande à la visiteuse de raconter « la belle histoire de Noël ». Suzanne évoque Bethléem, Joseph et Marie, les rois mages… « Moi je la connais l’histoire de Noël, la vraie. J’ai même joué un berger, une année à l’église. Je voulais être Joseph, mais la monitrice s’est moquée de moi : tu es trop petit, qu’elle a dit. Joseph, c’est un fort, un grand. » raconte Georges. Suzanne accepte une dernière tasse de café en avouant : « de toute façon, j’aurai du mal à dormir cette nuit… » Et Nadia de lui demander : « Tu reviens demain ? »

Albert Huber
d'après un conte de Christiane Koch

 

Ecouter tout ce qu'il dit, même l'insupportable

Photo : Albert Huber

Cette nuit-là, Paul a l’impression que l’histoire de Noël se reproduit : « pas de place… » avec quelque fois cette variante : « pas de temps.. » Voilà cinq heures qu’il est accroché presque sans interruption à son téléphone, tant les appels sont nombreux, longs et souvent dramatiques. Ils parlent du désespoir de « n’avoir personne » parce que les autres veulent rester entre eux, qu’ils sont trop pressés, trop agités pour avoir encore de la place dans leur vie pour « ces gens à problèmes ».

Paul est écoutant à SOS Amitié à Strasbourg. Comme il le fait deux ou trois fois par mois, il est de permanence cette nuit. Mais cette nuit n’est pas une nuit comme les autres. C’est la nuit du 24 décembre. « Les problèmes évoqués par les appels ne changent pas, explique-t’il, mais cette nui-là, ils sont vécus de façon plus douloureuse encore…Peut-être parce que l’on se souvient des Noëls d’enfance où c’était différent. » Solitude, déprime liée à l’absence de relations avec le conjoint, les enfants, les parents, chômage et manque d’argent…la liste des cas est longue.

« Mais, ajoute Paul, il existe une autre forme de solitude plus profonde qui se cache cette nuit-là derrière les appels. Celle née de sa propre incapacité de communiquer avec les autres parce qu’on est mal dans sa peau. Comment entrer en relation avec les autres lorsqu’on ne s’accepte pas, quand on ne cesse de se juger soi-même ? » Ceux-là sont parmi ces 6% d’appelants à SOS Amitié qui évoquent jusqu’au suicide.

A tous ceux qui ne savent plus à qui s’adresser parce qu’ils ont peur de « déranger » ou qui tout simplement n’ont personne, Paul, comme tous les autres écoutants, fait le cadeau de Noël d’être disponible, dans un bureau anonyme du centre de Strasbourg, à deux pas de l’arbre de Noël géant de la place Kléber. Son rôle, loin des conseils, est de s’efforcer d’entendre quelle est la vraie demande de l’autre, qui souvent se cache derrière des problèmes anodins. De lui permettre de retrouver ses propres ressources intérieures, sa capacité à faire face à une situation qui lui paraît intolérable.

Paul est chrétien, son frère est prêtre. Il croit qu’en cette nuit est venu celui qui est « avec les autres, inconditionnellement », leur permettant d’assumer les joies et les peines de la vie. Mais il ne le dira pas. Son rôle de témoin est d’être, comme celui en qui il croit, pleinement là pour le prochain, en écoutant tout ce qu’il dit, même si c’est insupportable. Et quand, après une demi-heure de conversation avec une dame, celle-ci finit par lui dire : « Je vous remercie, ce soir j’ai eu l’impression d’avoir été vraiment écoutée et aimée pour moi-même » c’est aussi un beau cadeau pour l’écoutant.

Albert Huber

Youssef de Bethléem

Photo : Albert Huber

Il lève les yeux vers le ciel. C’est de là que lui vient ce regard suspicieux.

Il est des choses que la photo de Youssef ne dit pas.

La photo ne dit pas que deux hélicoptères survolent sa ville depuis plus d’une heure.

La photo ne dit pas que les enfants qui jouent au foot dans sa rue, à la sortie de l’école, se changent pour être méconnaissables, avant d’aller jeter des pierres sur les chars. Malgré les fessées de leurs pères pour qu’ils cessent de défier les soldats.

La photo ne dit pas que Hanna, son fils, est mort d’une balle dans le cou, un matin de l’été dernier, entre les pierres et les oliviers qu’on abat pour faire passer le « mur ».

La photo ne dit pas les larmes de Maryam, sa femme, qui ne vend plus de kebabs et perd ses journées à regarder la télé et les programmes d’Al-Jezira qui la laissent mal à l’aise.

Aucune photo ne dira jamais ce que révèlent les docteurs de Bethléem : ces mômes qui jouent si bien au foot et lancent des pierres, dans le secret de leurs nuits, font pipi au lit.

Et l’auteur de cette photo est parmi ceux qui croient que la lumière se lèvera un matin tellement pure et vive derrière l’Eglise de la Nativité, que cet Orient proche sera tiré de son coma, comme au jour de la sortie d’Egypte. Que les cœurs se mettront alors à aimer…

Albert Huber

 

L’enfant est né cette nuit !

Photo : Albert Huber

Béatrice est sage-femme à la Clinique Adassa, l’une des institutions juives les plus anciennes de Strasbourg. Elle est de service en cette nuit de Noël : « il y a toujours des bébés qui choisissent la fête de la Nativité pour découvrir le monde ! Mais c’est dur d’y aller, confie-t’elle, il faut se préparer psychologiquement… ! »

Curieusement cette nuit va être très calme. « S’il y avait eu du travail, quelle affaire ! Quand une femme a des contractions, ou au moment de l’expulsion, personne n’a vraiment le temps de penser à Noël. C’est après qu’on fête, quand l’heureux père apporte de quoi trinquer ! » Aucun accouchement en vue, les quelques femmes hospitalisées ont leurs maris près d’elles, en pouponnière les nouveaux-nés dorment tranquilles. Donc la petite équipe de service organise son petit Noël à elle. L’interne a invité un ami musulman comme lui et fait la cuisine. Une soirée plus ou moins improvisée, entre pouponnière et salle d’accouchement. Pluriculturelle et chaleureuse…

Et Béatrice d’évoquer Patricia, maman d’un petit garçon né une autre nuit de Noël. Elle garde un mauvais souvenir de son séjour à l’hôpital. Son mari, adjudant-chef pompier, était de service cette nuit. Elle s’était retrouvée seule dans sa chambre, au bord des larmes. «Quelle tristesse ! Des murs gris, aucune branche de sapin, pas la moindre note de musique…Et puis surtout : personne à qui parler. Je l’ai mal vécu car j’avais tellement besoin de partager ma joie d’avoir un bébé ! Alors j’ai beaucoup pensé à ceux qui se trouvaient, comme moi, sur un lit d’hôpital suite à un malaise, un accident, une opération… Il a peut-être fallu que je passe par là pour vraiment me rendre compte que Noël n’est pas joyeux pour tout le monde… » 

Autre ancienne d’Adassa : Sylvie. Son Noël en maternité a été plus paisible. Après une nuit blanche passée aux côtés de son mari, celui-ci - un pasteur - a célébré le culte de Noël quelques heures après la naissance de son fils. Pour annoncer d’entrée l’heureux événement à l’assemblée, il a introduit l’office par ces mots : « L’enfant est né cette nuit ! » Quelques paroissiens ont mis jusqu’à la fin du culte pour comprendre que l’enfant en question était celui de leur pasteur…

Albert Huber

 

Albert Huber photographe

Albert Huber , dans ses photographies, témoigne d’une grande curiosité à l’égard de l’Homme tel qu’il se rencontre sous des latitudes aussi diverses et contrastées que le Bénin, la Syrie, les Hautes Alpes, la Nouvelle Calédonie, New York, Madagascar, la Roumanie, Djibouti, la Palestine, Saïgon, la Libye, l’Alsace…, où il est né en 1945 et où il enseigne l’audiovisuel à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Strasbourg.

Bischheim , sa banlieue natale, est son fidèle et fier port d’attache. Une ville-faubourg ouvrier, cité de cheminots, qui ne se livre réellement qu’à ceux qui l’habitent. Albert Huber la photographie inlassablement et à la moindre occasion. Il guette dans le quotidien des faits et gestes de la rue, prouesses de gens ordinaires en situation ordinaire, photographie prosaïque de la vie, des vérités d’un jour. Bischheim passionnément, son dernier livre, les restitue: regards nourris d’images glanées par ailleurs aux quatre coins du monde depuis 1964. Par ailleurs, la signature du photographe figure régulièrement dans les colonnes de la presse protestante. (Alsace-Moselle et régions ERF, Réforme…)

1972 : Projection De m’avoir créé noir…
Cameroun, Dahomey, Togo, Côte d’Ivoire
(Cheval Blanc Bischheim)
1980 : Exposition Regards sur l’homme (Agora Saint-Nicolas Strasbourg)
1981 : Livre Présence protestante en Alsace (éd.Mars et Mercure)
1984-1989 : Producteur télé d’Images 3 :
magazine bimensuel de la photographie (FR3 Alsace)
1986 : Livre Kanak veut dire homme (éd.Messager)
1990 : Exposition Quotidien pluriel (Cour des Boecklin Bischheim)
1994 : Livre Strasbourg d’eau et de feu (éd.Oberlin)
1996 : Exposition Ecorcegraphies (Salle de la Douane Haguenau)
1999 : Livre 2000 ans d’art en Alsace (éd.Oberlin)
2001 : Livre Bischheim passionnément (éd. Ville de Bischheim)
2002 : Exposition Les grands photographes interprètent la nativité
(Palais Universitaire Strasbourg et rues de Barr)
> avec Sébastio Salgado, Reza, Uwe Ommer… photographes internationaux
2003 : Exposition Bethléem aujourd'hui (Noëlies Barr)
2004 : Exposition L'histoire biblique des mages (Noëlies Strasbourg et Mulhouse)

« J’apprécie la calme autorité d’Albert Huber dans le face à face,
sa franchise : peu de prises au téléobjectif,
son sens de l’à propos,
son humour discret,
cette approche sensible du quotidien.
C’est indéniable, Albert Huber aime ses semblables. »

Willy Ronis

[Willy Ronis, Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson sont les photographes reconnus pour leur apport décisif à l'art du XX° siècle]