Les anges de Piero della Francesca

Méditation pour le temps de l'AVENT

par Sylvie Albecker-Grappe, docteur en sciences de l'Antiquité

« Il vient vers nous le vaisseau d’or
Plein de dons jusqu’au bord
Il vient le Fils de Dieu
La parole éternelle

Au fil de l’eau vient le vaisseau
Sa voile c’est l’amour
Au fil des jours jusqu’au grand jour
Nous vient l’amour de Dieu

L’ancre est jetée, la proue aborde
La grâce a touché terre
Le Saint Esprit vient en Marie
Et le Verbe est fait chair

Humble et confiant sur le rivage
Mendiant tendant la main
J’attends du Seigneur le grand Jour
Et j’espère et je crois. »

Extrait d'un cantique de Noël du recueil "Nos coeurs te chantent"

Nous sommes dans l’attente. L’Avent est le temps du recueillement, de la révision de vie, de la repentance et de l’espérance. J’ai choisi de l’illustrer par une méditation autour de peintures de Piero della Francesca. Cet artiste italien a vécu entre la Toscane et l’Ombrie au XV° siècle. Piero della Francesca a eu une longue vie. Il a travaillé, entre autre, pour le Duc d’Urbino, Frederigo de Montefeltre, à une époque où l’Italie était constituée d’une myriade de petits duchés et principautés. Piero a habité dans une petite ville qui se trouve entre Arezzo, Assise et Pérouse : Borgo Sans Sépolcro. Son art de la fresque et de la peinture me semble marqué du sceau de la poésie. Une poésie de retenue et de clarté. Cette poésie s’adresse à tous, j’en veux pour preuve la scène nocturne du film Le patient anglais où un jeune hindou invite sa charmante compagne Juliette Binoche à se balancer doucement à la lueur des bougies, sur une installation de cordes, devant les fresques que Piero a réalisées sur le thème de la Légende de la Croix à Arezzo. Pour nous aussi la nuit est là, prenons le temps de la rencontre et de la découverte…

1. La Vierge de l’espérance. Madonna del Parto

Monterchi (Arezzo). Chapelle du cimetière. Ensemble 203 cm.

Faisons halte ce soir, que l’ombre soit méditation et attente. Le chemin qui nous mène aujourd’hui à la crèche serpente entre les collines de Toscane, vers une petite église de campagne près de Monterchi.

Le rideau s’ouvre, des anges, deux fois les mêmes retiennent les pans somptueux d’un baldaquin doublé d’une fourrure rare, le vair et orné de chardons et de grenades brodés. Un des anges est vêtu d’émeraude, chaussé et ailé de pourpre, l’autre vêtu de pourpre, ailé et chaussé d’émeraude. Par leur geste et leur petitesse, ils mettent en scène la glorification de Marie, maîtresse des anges. La grande taille de Marie la désigne en tant qu’image de dévotion. Pour Saint Bernard et Jacques de Voragine, ce dernier auteur de la Légende Dorée, la grossesse de la vierge et son accouchement se sont passés sans douleur, Marie devient ainsi au Moyen-Age où les risques de mourir en couches étaient élevés, la protectrice des femmes enceintes.

Marie, vêtue de bleu baisse les yeux. Une main sur la hanche dessine une courbe gracieuse qui répond à celle de l’autre bras. Le peintre aime la symétrie et les mathématiques. La main droite dégrafe les boutons de la robe et s’appuie sur le ventre rond. Marie se tient hiératique, telle une fille de roi sous le dais précieux, mais son visage, presque taillé à la serpe et sa coiffure de femme mariée sont ceux des paysannes. Le bleu de sa robe est couleur de ciel, de chasteté. Elle n’est pas vêtue de pourpre, malgré son port de reine. Elle est à la fois divine et humaine. Sa face montre une pureté un peu triste.

Marie ne nous regarde pas, elle se dresse simplement, comme l’aube, calme émerge de la nuit. Si son regard est lointain, c’est peut-être parce que l’ombre est puissante, et qu’elle teinte nos vies de souffrances. Il n’y a pas de fanfare à Monterchi, seulement une jeune femme mélancolique dont la main désigne l’espérance. Les anges nous regardent, c’est par eux que nous sommes invités à passer le seuil, de l’ombre à la lumière. Il y a eu l’ange messager de l’Annonciation, voici les anges passeurs. Ils dévoilent un seuil, un passage. Nous sommes pareils à Moïse, à nos yeux se dévoile le buisson que rien ne consume, ou plutôt la braise avant qu’elle ne devienne flamme.

 

2. La Madone de Sénigallia. Urbino

Galerie Nationale des Marches.

Ici, la Vierge à l’intérieur d’une maison tient le Christ sur son bras. Elle est flanquée de deux anges qui présentent leurs bras repliés sur la poitrine, en signe de révérence. Cette peinture a été réalisée à la demande du duc Frédérigo de Montéfeltro pour le mariage de sa fille Giovanna avec le très pieux Giovanni della Rovere. Le thème est conventionnel. Il a pour cadre une pièce noble de la Renaissance en piétra séréna qui est la pierre grise de l’Ombrie et de la Toscane.

A gauche, un cabinet aux fenêtres en verre, luxe exceptionnel pour l’époque. A droite un placard mural qui contient une corbeille avec des linges, élément de nature morte. Cela évoque la vie domestique de la Vierge et peut-être la maison de Nazareth que l’on disait arrivée miraculeusement à Lorette, dans la région de Pérouse.  

L’ange rose, avec un collier de perles représente peut-être Giovanna, la jeune épousée. Un ange bleu, plus riche encore, avec ses broderies d’or et son lourd pendentif, peut-être Giovanni. Ils attendent la bénédiction de Marie et de son fils. Marie en simple robe de pourpre et en manteau bleu. A la fois humaine et divine. L’enfant, une rose à la main regarde vers le spectateur, il porte le collier des petits baptisés de la région en corail, en signe de protection.

Tout est calme et harmonie sévère. Les couleurs subtiles jouent dans la lumière. Marie au front pur ne sourit pas, sa joie demeure secrète, ses yeux à peine ouverts songent. La lumière pénètre un peu le gris de la pierre. L’ombre n’est pas encore totalement vaincue, l’ange rose, l’ange bleu l’ont compris, ils se mettent sous la protection de Celui qui vient.

3. Le Retable de la Bréra. Milan

Voici le fier Duc Frédérigo de Montefeltro. Il est agenouillé devant Marie assise sur un trône posé sur un tapis d’Anatolie, vêtue comme une reine. Elle porte sur ses genoux le Christ endormi. A sa gauche, Saint François d’Assise, Saint Jean l’Évangéliste et derrière Saint Pierre Martyr. A sa droite, Saint Jérome en Ermite, sans sa pourpre cardinalis, puis Saint Jean-Baptiste dont le doigt désigne traditionnellement l’Agneau de Dieu. Derrière eux, Saint Bernardino. Quatre anges entourent la Vierge. La scène se déroule dans une très riche salle terminée par une niche dont la lunette affecte la forme d’une coquille saint Jacques au fond de laquelle un œuf est suspendu à une chaîne d’or.

Que se passe-t-il ? Le Duc vient-il adorer le Christ tel un Roi Mage ?

Point du tout. Le Duc a fait peindre ce retable pour une église dédiée à Saint Bernardino animée par une communauté franciscaine près de sa ville d’Urbino. Saint François d’Assise a œuvré dans la région, les Franciscains sont très appréciés par le Duc pour la vie austère qu’ils mènent, tout comme un petit groupe d’ermites qui se réclament de Saint Jérome.

Dans l’idée du Duc et de celle des catholiques de l’époque, lorsqu’un homme meurt, son âme est conduite devant le Christ pour être jugée, c’est ce qu’on appelle le jugement particulier. Là, elle peut être envoyée en enfer, au purgatoire ou au ciel. Le Duc vient donc implorer la miséricorde du Christ en racontant certainement ses mérites, en produisant les indulgences qu’il a pu acquérir et en montrant sa bonne foi dans la doctrine et les sacrements de l’Eglise. Nous ne sommes donc pas du tout dans une église, mais au Ciel qui dans ce cas est conçu comme une cour du Moyen-Age. Cour qui est à la fois une enceinte où est rendue la Justice Céleste et un lieu où règne Dieu, avec le Christ, le Saint Esprit, la Vierge, les anges, les prophètes et les saints. Le Duc fait montrer son jugement par Piero. Il est revêtu de son armure. Même s’il considère que ses luttes sont terminées, son heaume, son bâton de général, ses gants sont au sol, il demeure un chevalier et garde son épée au côté. Les saints, la Vierge et le Christ sont ses intercesseurs auprès de Dieu.

Le Duc demande miséricorde avec l’espérance d’être entendu. Cette espérance est matérialisée par la présence de l’œuf. Cet œuf pendu de façon un peu incongrue et qui peut nous faire sourire, est un œuf de Pâques. Il symbolise la Résurrection. Placé au dessus de l’enfant Jésus, il marque l’étape ultime, après la naissance et la mort.

4. La nativité

Londres, National Gallery.

Piero a réalisé ici un tableau pour des particuliers. Il se trouvait dans la chambre à coucher d’un couple et a été abîmé par des restaurations anciennes. La peinture est influencée par la Flandre et particulièrement par le retable Portinari de Hugo van der Goes. C’est une nativité qui met en scène à la fois Marie adorant l’enfant et l’adoration des bergers. Ce motif populaire prend son origine dans la vision de Sainte Brigitte de Suède qui a vécu au XIV° siècle. Brigitte voit la Vierge qui met au monde l’enfant sans douleur aucune puis s’agenouille devant le petit duquel il émane « un si grand et si ineffable éclat de lumière que le soleil ne lui est en rien comparable ».

La Vierge n’a plus le ventre rond de la grossesse, elle a retrouvé sa belle plastique. Elle reconnaît la nature divine du Christ, elle incline la tête, joint les mains. En même temps, Sainte Brigitte entend chanter les anges « de manière merveilleusement suave et avec grande douceur ». Elle voit aussi la nativité dans une grotte, Piero préfère la tradition toscane et place la scène dans une étable rustique. Cette dernière est en ruines, car le Christ vient pour reconstruire l’Eglise. Le clocher de droite est prémisse de son œuvre. Il se dresse dans une petite ville d’Ombrie, située sur une colline, ornée de petits palais carrés aux toits clairs.

Au premier plan, le Christ lève les mains « pour trouver consolation et bonnes grâces de sa mère ». La Vierge est vêtue de ses trois couleurs : le bleu, signe de la royauté céleste, le blanc, indication de sa virginité et le rouge, prémisse de la mort du Christ. Ses bijoux sont composés de perles et de rubis. Derrière l’enfant, cinq anges, trois musiciens, joueurs de luth et de viole, et deux chanteurs. Ce motif a proliféré en Flandre et Botticelli l’a repris à Florence. Le groupe élégant et gracieux, les pieds nus, se détache sur le fond pierreux. On distingue devant le mur de l’étable, le bœuf et l’âne. A droite, Joseph assis sur un bât, une gourde à ses pieds, est vêtu de la pourpre cardinalis, avec un surcot noir. Il est prêt pour le voyage et discute avec deux bergers qui ne sont pas en haillons, comme chez Van der Goes, mais en vêtements très corrects. Le thème populaire des bergers fait aussi son entrée en Italie centrale.

Voici donc quatre représentations : une vierge enceinte, Marie et l’enfant entourés de deux anges, un jugement personnel et une nativité proprement dite. Deux de ces tableaux ornaient des églises, deux autres se trouvaient dans les chambres à coucher.

Chaque fois des anges sont présents. Je me demande si l’on ne peut pas les considérer comme des passeurs. Ils sont là, comme les anges qui ouvrent le rideau, pour dévoiler une vérité à celui qui regarde le tableau. Au moment où Piero peint, bien des gens ne savent pas lire. Leur « bible » ce sont les peintures, les sculptures et les vitraux. Ces anges passeurs, ici avec Marie, amènent à trouver la vérité, l’ultime, le vrai, le centre : Jésus-Christ donné pour nous. Ils aident en quelque sorte à notre conversion, là dans l’instant où notre regard découvre le tableau.

Mais ils semblent aussi présents pour illustrer la durée. Ils sont les témoins des passages de la vie. D’abord ils se disposent autour de Marie qui va accoucher. Ils s’adressent aux femmes enceintes de Monterchi. Ensuite ils prennent les traits d’un jeune couple, Giovanni et Giovanna della Rovère pour demander une bénédiction sur un mariage, ils participent encore au jugement particulier de Frederigo de Montefeltre qui est sur le point de mourir au moment où la peinture de Piero est réalisée. Enfin, la Nativité de Londres est peinte par Piero à la fin de sa vie. C’est un vieillard de près de quatre vingts ans qui a créé cette grande image magique où cinq anges chantent et jouent. Ils respirent ce calme et cette plénitude qui ont marqué toute l’œuvre du peintre. Ils sont près de l’enfant qui naît. La musique qui les réjouit va plus loin que l’image ; elle annonce que le verbe s’est fait chair, que du scandale de la souffrance et de la mort, va jaillir le cri de joie et d’espérance de la Résurrection.

En ce début de millénaire, de passage vers un avenir incertain, nous voici accompagnés par un Dieu qui se fait enfant et surtout qui se fait proche. Au travers des tableaux nous comprenons qu’il est toujours présent et qu’il se manifeste à certaines étapes de notre vie. C’est un compagnon fidèle qui amène à cheminer entre le « déjà » du salut manifesté en Jésus-Christ et le « pas encore » du Royaume de Dieu. Nous avançons entre ces deux étapes, voyageurs sur la terre.

Comme l’écrivait Martin Luther dans son commentaire des Evangiles : »Que tes yeux se dirigent premièrement vers cet enfant, alors les anges et toutes les créatures se joindront à ta joie. La nuit devient lumière et prêche aux bergers. La crèche devient ciel et paradis ; l’étable devient la demeure des anges. »

Pour terminer, en guise d’envoi, j’ai choisi un poème de Sylvie Reff :

« Mon enfant d’un nouveau millénaire
t’ai-je donné assez de mots, assez de lumière
pour que tu saches comment rallumer les étoiles
quand la nuit dure trop longtemps ?

Mon enfant, mon passeur de seuil,
Mon sauteur de charnière,
Lorsqu’ils te diront que Dieu
Est une invention de l’homme
Et l’amour une histoire d’hormones,
Sauras-tu simplement donner
De l’eau aux fleurs qui se meurent ?

Sauras-tu partager
Le pain d’être homme parmi les hommes,
Bénir les hirondelles avant l’automne,
Et quand les rêves seront morts de froid,
Sauras-tu rallumer la joie au ras du sol ?

Mon enfant d’un nouveau millénaire,
Sauras-tu lever en toi le vieux chant,
De ceux qui te passèrent de main en main
Comme on passe une lumière ?

C’est un vieux chant d’amour
Qui traverse les millénaires
Et qui dit : que nul ne désespère
Qui veuille jusqu’au bout chanter . »